Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
QUE CHERCHEZ-VOUS ?

C’est tellement beau cette vie qu’un rien peut arracher

4 Novembre 2019, 10:04am

Publié par Grégoire.

C’est tellement beau cette vie qu’un rien peut arracher

Elle était devant moi: une bouche édentée, des cheveux filasses, deux yeux d’azurs hors de prix. Ces yeux-là avaient traversés des siècles de détresse. Le monde, on arrive jamais à l’éclairer, même en plein jour. Et parfois, quelqu’un est jeté vers vous, un visage osseux, fatigué, un paquet de boue lumineuse, quelque chose qui sort des mains du créateur et qui n’a son pareil nulle part. Un visage couturé de partout, jeté dans notre direction. Moi qui suis émerveillé par les sphères des têtes de bébé, par ces poèmes couverts de rosée et délicatement veilé de bleu, je l’étais encore plus délicatement par ce visage vieilli, battu, avec la joie vrillée dans ses prunelles. Elle m’a parlé. La tête miraculeuse m’a parlé. C’était à Lille, ville dont les briques rouges m’avaient durablement émues comme un petit enfant qui montre ses muscles. 

Certains visages ont passés entre des haies de serpents de gifles et de crachats avant d’arriver à vous. Ils sont lumineux de toutes la lumière qui leur a été pendant des années refusées. Les vivants sont des livres. Ce livre là étaient un chef d’oeuvre. Quand ils n’ont plus peur du bruit que font nos projets, les anges viennent avec leur gueule tordue. Le ciel est sur leur visage, le ciel est leur visage. Elle a parlé, mais son visage parlait plus fort. Les présences parlent mieux que les mots, elles vont plus loin. Sa présence disaient une amitié déraisonnable pour la vie meurtrière. Comment vous dire ça ? Il y a des yeux qu’aucun vent, même terrible, ne peut éteindre. 

Elle souriait; elle avait perdue un enfant, il a de ça quelques années, en vérité il y avait une seconde. Le coeur ignore le temps. La perte marque l’éternel dans nos chairs, et l’éternel, c’est ce qui ne passe pas, ce qui reste en travers de la gorge, sanglots ou chants d’amours, cris ou grâce. 

Elle souriait et l’enfant disparu pouvait se voir en filigrane de son sourire, montrant son visage à travers le rosier martyrisé du visage de sa mère. Je regardais le couple qu’ils formaient. Cette présence poreuse, cette rouille du mort sur le vif, leurs sourires doux m’étaient contagieux. Une flèche de gaité m’arrivait qui me perçaient le coeur. 

Mallarmé a élevé autour de la mort de son fils Anatole, la tombe aérienne d’un poème dont la délicatesse est comparable à celle des fougères, à leur manière de ployer sous des tonnes d’air sans perdre leur souplesses. Ce qu’on appelle un poète n’est qu’une anomalie de l’humain, une inflammation de l’âme qui ne supporte plus aucun contact, même celui d’une brise. A Mallarmé hypersensible, la vie est venue prendre un enfant et lui a dit dit: « maintenant chante si tu peux, chante avec ce trou que j’ai fais dans ta gorge » La disparition en plein vol d’un enfant, c’est Dieu qui jette notre coeur aux bêtes; et Mallarmé voyez-vous, n’a pas chanté. Il a bégayé, angéliquement bégayé. Son livre élevé sur l’enfant mort est comme les briques restantes d’une bergerie en ruine.

Devant ce que la vie a de plus cruel, toutes les pensées parfois s'effondrent, privées d'appui, et il ne nous reste plus qu'à demander aux arbres qui tremblent sous le vent de nous apprendre cette compassion que le monde ignore.

L’inconsolable quand il est écrit engendre une paix comme une lampe proposant des ombres chinoises à l’enfant inquiet au bord de s’endormir. Quand je pense aux gens que j’aime, et même à ceux que je n’aime pas, quand j’y pense vraiment, les bras m’en tombent: la vie s’approche de nous, elle guette le moment favorable pour frapper et puis à chacun elle lance: « chante maintenant, vas-y, chante ». Ecrire est ce chant qui s’élève dans le noir. Je vous écris la nuit, je ne sais faire que ça. Je jette le filet de mes yeux sur les eaux du monde et puis je le ramène à moi et je regarde les poissons d’or.  C’est tellement beau cette vie qu’un rien peut arracher. 

Christian Bobin.

 

Commenter cet article