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On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l'on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.

4 Septembre 2019, 00:00am

Publié par Grégoire.

On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l'on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.

Patrice Franceschi est un écrivain et aventurier français. Il est également cinéaste, aviateur, marin et officier de réserve. Il a reçu en 2015 le prix Goncourt de la nouvelle pour son livre Première personne du singulier. Il vient de publier un recueil de nouvelles d'anticipation dans lesquelles il imagine quel serait le monde demain s'il est livré au transhumanisme et à la transparence: Dernières nouvelles du futur (éd. Grasset, février 2018).


FIGAROVOX.- C'était le dernier endroit que vous n'aviez pas découvert, mais à présent c'est chose faite: l'infatigable aventurier est parti en expédition dans le futur. Cette exploration était-elle à la hauteur des précédentes que vous avez accomplies?

Patrice FRANCESCHI.- Pour un écrivain aventurier, littérature et aventure sont absolument consubstantielles, comme le sont d'ailleurs le risque et la vie. Cette question me hante depuis des années: que va devenir l'homme demain? Car aujourd'hui l'homme est attaqué de toute part par la modernité. L'exploration de l'avenir m'est apparue comme une nécessité intérieure absolue. Dans les deux pôles de mon existence, que sont l'écriture et l'aventure, j'ai tenté de comprendre comment marche le monde, de découvrir ce qu'est la vie, et de savoir qui sont les hommes. J'ai donné quarante années de ma vie, d'aventure en aventure, de guerre en révolutions, à tenter de répondre à ces trois questions. Celle que je pose à présent est l'ultime, mais de toutes la plus grave: que va devenir l'homme? Avant moi, Huxley et Orwell se la sont posée. J'ai voulu rejoindre dans ce livre la même préoccupation que ces deux grands auteurs que j'admire.

L'une de vos nouvelles est précédée de cette note du narrateur: «Toute ressemblance avec les événements [actuels] ne saurait être qu'exagérée». Allez savoir pourquoi, mais on a du mal à s'en convaincre…

Littérature et aventure sont absolument consubstantielles, comme le sont d'ailleurs le risque et la vie.

Et vous auriez raison, car nous avons déjà fait aujourd'hui un premier pas dans le monde du futur! Un écrivain, à mon sens, doit écrire uniquement s'il a quelque chose à dire. Pour avoir passé la plupart de mon existence dans des sociétés qui ne sont pas la mienne, j'ai acquis une expérience sur le monde d'aujourd'hui, et c'est à partir de cette expérience de quarante années d'aventure et d'engagements que j'ai essayé d'imaginer le monde de demain. En particulier, les cinq années que j'ai vécues aux côtés des Kurdes de Syrie dans leur lutte contre l'islamisme sont celles qui m'ont le plus marqué. Peut-être aussi le plus inquiété… Dans la bataille de Manbij à l'été 2016, ces quatorze nouvelles que j'avais en tête depuis longtemps se sont d'un seul coup cristallisées. J'ai demandé à mes camarades un peu de papier et un crayon, et pour la première fois depuis longtemps, j'ai écrit un livre entièrement à la main... Le hasard a d'ailleurs fait que la bataille s'est achevée le jour même où je mettais un point final à ce livre. C'est dire combien pour moi l'écriture est consubstantielle à la vie et à l'aventure.

Justement, le voyage que vous nous faites accomplir est inquiétant: d'une nouvelle à l'autre, on sombre un peu plus dans l'inhumanité morne d'un futur où la vidéosurveillance a annihilé toute forme d'intimité, la «médecine prédictive» vous apprend avec précision toutes vos infirmités à venir… Face à cela, quelques irréductibles résistent encore et toujours au culte de la performance et au transhumanisme, réunis sous la figure tutélaire de Sénèque. Qu'a donc à nous enseigner la philosophie stoïcienne sur notre futur?

Puisque j'ai tenté, modestement mais avec fermeté, de faire avec ce livre ce qu'Orwell et Huxley ont fait respectivement dans 1984 et Le meilleur des mondes, j'ai choisi d'adopter une vision toute aussi pessimiste. Mais je ne pouvais pas laisser le monde de demain sans espoir (à défaut d'illusions). J'ai donc introduit dans mon livre un réseau de résistants, baptisé «réseau Sénèque», parce que la philosophie stoïcienne qui a fait la civilisation occidentale et la grandeur de notre culture possède encore aujourd'hui en elle-même tous les ingrédients intellectuels, éthiques et littéraires pour résister à la destruction de l'homme en tant que tel. Contre nous, le transhumanisme ne dit rien d'autre que cela: l'homme tel que nous le connaissons a fait son temps, et il doit être remplacé par un homme meilleur, augmenté. J'affirme donc que c'est dans la philosophie stoïcienne que nous trouverons la force de faire l'homme de demain tel que nous le voulons, et non tel que les transhumanistes le rêvent. L'humanisme a plongé ses racines dans le stoïcisme: les Lumières nous ont enseigné que la finitude est bien plus souhaitable que l'éternité. Nous avons besoin de cette philosophie pour résister aux pièges d'une nouvelle humanité.

Or ce «réseau Sénèque», sorte d'ultime sursaut de la conscience morale de l'humanité, prétend sous votre plume «accroître éthiquement» l'homme. Mais l'augmentation morale de l'humanité, en quoi cela consiste exactement?

La grande erreur de la modernité est de faire du progrès technique un absolu.

Dans la société de surveillance généralisée, qui est déjà en train de s'installer, nous sommes menacés dans notre liberté. Je fais aussi le constat que les progrès humains, éthiques, ne cessent de stagner, alors même que les progrès technologiques sont en plein essor. Or il me semble que l'augmentation technique est secondaire par rapport à l'augmentation éthique, qui consiste à augmenter la moralité du comportement des hommes. Une humanité où les gens se comporteraient infiniment mieux les uns envers les autres serait une putain d'humanité augmentée! Voilà la vraie société de bonheur, celle que nous devons défendre! Les progrès technologiques, eux, nous promettent certainement une augmentation sur le registre de la performance, mais au prix d'un asservissement de l'humanité à la raison du progrès. Le réseau Sénèque n'est pas contre la technologie en soi, mais il s'oppose contre le veau d'or de cette technologie. Or un marteau n'est jamais une valeur, ce n'est qu'un outil. La grande erreur de la modernité est de faire du progrès technique un absolu. Et quand un homme finirait par atteindre enfin l'éternité promise ici-bas, il ne s'agirait pas d'une victoire contre la mort, mais au contraire d'une angoisse encore plus profonde de la mort. Devant une telle promesse, n'importe qui ne peut que se réfugier dans sa solitude et fuir toutes les menaces... pour ne pas perdre une vie si chèrement gagnée.

Parmi les questions éthiques que vous soulevez, il y a celle de la surveillance: tel l'œil de Dieu fixant Caïn dans le vers hugolien, vos personnages sont épiés par des caméras jusque dans leur salon. À l'heure des réseaux sociaux, de l'état d'urgence, de #MeToo et des bureaux en open-space, ne vit-on pas déjà dans cette société de la transparence?

Tout mon livre dit une chose, c'est que plus que jamais, la modernité est une suite d'attaques contre l'humanisme, contre l'homme tel que nous nous le représentions jusqu'à maintenant, avec sa finitude et sa fragilité. En réalité, la modernité d'aujourd'hui affirme que la vie privée doit devenir une anomalie, et que la transparence est une obligation morale. Tout ce que nous dissimulons devient suspect: ce qui faisait notre individualité et notre liberté est alors remis en cause. Cette idée s'installe tout doucement que nous sommes tenus de tout dire, de tout partager de notre intimité. Bernanos l'avait compris, lui qui disait que «la civilisation moderne est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure». Comme Huxley et Orwell, Bernanos était hanté par le futur, non un futur comme fiction mais comme anticipation, et la réalité aujourd'hui lui donne raison. Car les attaques contre l'humanisme, que relatent ces nouvelles, sont aussi des attaques contre notre intériorité. Supprimer le dialogue intérieur pour l'extérioriser, dans la surveillance absolue, c'est le monde glacial qu'on nous vend avec un immense sourire. La novlangue qui apparaît dans ces nouvelles traduit cette conspiration visant à transformer les citoyens que nous sommes en «consommateurs», vivant finalement dans une termitière immense. Mais ce monde-là se fait sans nous, sans qu'un consentement collectif nous ait été demandé. Si nous ne réagissons pas dès aujourd'hui, nos enfants vivront dans un monde qu'ils n'auront pas choisi, en ayant même oublié qu'autrefois existait un monde libre dans lequel nous pouvions courir en toute insouciance à cheval dans les vastes plaines sans que quiconque ne vous demande quoi que ce soit. Avec les risques inouïs que cette liberté comporte, je crois néanmoins que son abandon provoquerait en nous une profonde nostalgie.

Ce monde du futur semble plus sûr que le nôtre. Et lorsque l'on se rebelle contre la machine, par exemple en laissant naître des enfants dont le séquençage génétique est insuffisamment parfait, on crée des monstres qui vont jusqu'à reproduire les crimes des nazis! Pourtant, vous faites malgré tout un éloge de l'imperfection…

La nouvelle que vous évoquez dans votre question dit une chose: il faut réfléchir, non pas seulement à ce que nous faisons, mais sur ce que nous faisons. Or lorsque l'on nous vend la «médecine prédictive», il faut y réfléchir à deux fois! Poussée à son terme absolu, la médecine prédictive ne peut que devenir la prison effroyable des individus les plus faibles. Nous courons le risque de retourner à l'eugénisme et à l'exploitation des plus faibles par les plus forts. Il ne faut pas préférer les imperfections de l'homme tel qu'il est, mais se méfier des paradis que l'on nous promet. Seul l'exercice de la philosophie et de notre libre-arbitre peut nous permettre de discriminer entre les innovations que l'on nous propose, pour reconnaître celles qui contreviennent à l'idée que nous nous faisons de notre liberté. Entre l'imperfection de l'homme et la promesse d'un paradis glaçant, je crois que nous devons nous méfier. Cette nouvelle engage tout le monde à faire de même.

Dans une société qui donne le primat à l'économie et à la sécurité, la poésie sera à ce point inutile qu'on ne voudra même plus en entendre parler.

Un alpiniste rétorque quelque part dans une nouvelle, au juge qui lui reproche d'avoir pris des risques inconsidérés: «L'alpinisme est fait pour dépasser les bornes - que nous appelons limites. […] À quoi bon vivre longtemps, si c'est pour ne pas vivre pleinement?» Selon vous, pas de liberté sans prise de risque?

Le risque est consubstantiel à la vie, et cela signifie que l'on ne peut vivre sans l'accepter. Tout cela traduit l'idée d'un continuum entre la vie, le risque et la liberté. À l'époque dans laquelle nous entrons, où la sécurité et la prospérité deviennent les étalons de tous les choix humains, nous sommes tentés d'éliminer toute vie libre, pour nous précipiter dans une société entièrement aseptisée. Il y a encore trente ans, nous avions une profonde admiration à l'égard des hommes qui prennent des risques. Aujourd'hui, ceux-là sont suspects, et peut-être me reprochera-t-on d'ailleurs moi-même d'avoir couru des risques inconsidérés. Nous sommes déjà en train de changer de paradigme, et le résultat de tout cela sera l'édification d'une immense prison à barreaux dorés, en produisant quantité de normes et de procédures, de bureaucraties dont le seul but est de nous empêcher de vivre nos aventures.

L'acte suprême de résistance face à cette dystopie du (proche) futur, c'est d'échapper à Big Brother pour lire Verlaine, Saint-Exupéry ou Térence. Pourquoi eux?

J'ai choisi Verlaine car c'est l'un de mes poètes préférés. Par ailleurs, dans une société qui donne le primat à l'économie et à la sécurité, la poésie sera à ce point inutile qu'on ne voudra même plus en entendre parler, et ceux qui auront encore envie d'en lire seront contraints de se cacher pour le faire! Dans ma première nouvelle, qui imagine la société de surveillance de demain, j'imagine donc que les utilitaristes du futur interdiront la lecture de nos grands poètes, car c'est une perte de temps pour les consommateurs.

Térence… ah, Térence! C'est lui qui, au début de l'empire romain, institue avec Scipion les fondements d'une éthique. C'est lui aussi qui aurait dit cette belle phrase: «Rien de ce qui est humain ne m'est étranger». À mon sens, c'est là le début de l'humanisme, le vrai, un humanisme viril! Ce même humanisme qui réapparaît avec la Renaissance et est affirmé encore avec force par les Lumières.

Quant à Saint-Exupéry, il est comme moi aviateur et écrivain. Sa plume a la dimension de l'espace: il a toujours cherché à vivre sa liberté puissamment, préférant profiter intensément de chaque seconde plutôt que de compter le nombre des années. Saint-Exupéry est à mon sens un héritier des philosophes stoïciens pour cela.

Mais finalement, plus que l'attitude stoïque du philosophe, vous semblez adopter l'ironie cynique du pessimiste… à l'image d'ailleurs des ultimes lignes du livre. Avec ces funestes Dernières nouvelles, est-ce que vous livrez votre dernier mot?

Je veux dire à tous ceux qui me lisent que nous ne devons jamais abdiquer notre raison et notre liberté.

La fin de ce livre laisse entendre un instant que l'homme libre et vrai aurait triomphé… Mais en réalité, je me refuse à le croire. Le monde est trop gris pour pouvoir être entièrement blanc ou noir. Je ne crois pas que nous puissions faire du monde de demain exactement le monde que nous voulons. C'est un appel à la vigilance: je veux dire à tous ceux qui me lisent que nous ne devons jamais abdiquer notre raison et notre liberté. C'est un risque renouvelé à chaque instant. La Fontaine déjà l'avait compris: si l'on veut vivre, il faut préférer la liberté du loup maigre et efflanqué que la sécurité du chien gras, entravé par ses chaînes. Je plaide donc que nous devons préférer cette liberté absolue à toutes les autres. Et de tous les livres que j'ai écrits, celui-ci est celui auquel je tiens le plus, car j'y ai dit avec le plus de force l'inquiétude qui m'envahit. Lorsque j'ai commencé à écrire, il y a des années, jamais je n'aurais imaginé avoir ces craintes. J'ai toujours cru à la liberté, et je souffre aujourd'hui de la voir ainsi menacée.

http://www.lefigaro.fr/vox/culture/2018/02/16/31006-20180216ARTFIG00331-patrice-franceschi-l-idee-s-insinue-que-nous-sommes-tenus-de-tout-partager-de-notre-intimite.php

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