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Bruno Doucey, l’enthousiaste

28 Juin 2019, 05:13am

Publié par Grégoire.

Bruno Doucey, l’enthousiaste

PORTRAIT - La jeune maison d’édition qui porte son nom vient d’être récompensée par le Goncourt de la poésie. Rencontre.

Il était tout petit quand il est tombé dans la marmite de la poésie. Bruno Doucey écrit des poèmes depuis l’âge de dix ans. Comme tous les enfants? Non, c’était déjà très sérieux pour lui - pour réparer des séparations et des deuils, pour ne pas souffrir. Une enfance difficile et malmenée dans une famille modeste. Ce natif de Saint-Claude, dans le Jura, portait toujours un carnet avec lui qu’il noircissait pour ne pas sombrer. «Je ressentais que la vie seule n’était pas suffisante, que l’écriture apportait une autre vie. Je n’ai jamais lâché cette idée», dit-il. L’enfant a aujourd’hui cinquante-huit ans, une allure de jeune homme. Et l’air heureux. On le rencontre chez lui dans un appartement baigné de lumière et de livres. Avec sa femme Murielle Szac, ils ont créé, en 2010, les Éditions Bruno Doucey, une petite maison de trois salariés qui vit d’exigence et de qualité. Pour corser l’affaire, ils ont choisi un domaine simple qui rapporte beaucoup d’argent: la poésie…

Mais l’audace peut être récompensée: en mai, l’un de leurs auteurs, Yvon Le Men, s’est vu décerner le prestigieux Goncourt de la poésie. Une reconnaissance pour ce grand poète, mais aussi un coup de chapeau à l’éditeur. Bernard Pivot, le président de l’Académie Goncourt, ne l’a pas caché. Les derniers livres de Le Men sont parus chez Doucey dont Un cri fendu en mille. D’ailleurs, Tahar Ben Jelloun, le poète du jury, lui a rendu un bel hommage: «Bruno Doucey réalise un travail magnifique.» Il est très rare qu’une maison qui fête tout juste ses dix ans soit ainsi couronnée par l’un des prix Goncourt.

Une matière humaine

Lors de la remise du prix, ce mardi 7 mai 2019, il y avait comme une forte charge émotionnelle entre le lauréat, Bruno Doucey et Murielle Szac. Ce Goncourt apporte de l’eau au moulin du passeur: «Je suis devenu éditeur pour résorber le fossé entre une poésie populaire et une poésie élitiste. J’ai connu celle qui était composée de petites chapelles qui vivaient dans le rejet les unes des autres, une “famille” enfermée dans un laboratoire expérimental se perdant dans les enjeux textuels et formalistes. Elle était complètement coupée du public et du monde. Elle s’éloignait de la chanson et de sa sève propre. On était en train de mourir», affirme-t-il sans que l’on ressente pourtant une pointe d’amertume, mais, au contraire, une grande combativité.

Il cite Éluard pour expliquer sa mission qui consiste à faire passer un texte «de l’horizon d’un seul à l’horizon de tous». Les idées de partage et d’engagement sont omniprésentes. Poète lui-même et éditeur de poètes, la belle phrase n’est jamais loin. Ainsi souligne-t-il: «La poésie meurt sous le poids de la glose, nous voulons retrouver la glaise des mots.» C’est-à-dire une matière humaine, plus ouverte aux autres. «Un enjeu majeur» pour lui comme pour sa compagne et associée, qui ajoute: «Pendant longtemps, la poésie n’a fait que parler d’elle. Notre mission est de nous adresser à tout le monde.»

 Il va chercher là où la poésie est vivante. Ce peut être en France, avec Yvon Le Men, mais aussi Jeanne Benameur, Claude Ber, qui vient de publier, ou un ­jeune poète, François-Xavier ­Maigre

 

L’aventure éditoriale est fondée sur quatre valeurs - comme les quatre points cardinaux. Bruno Doucey les répète inlassablement. Sa voix est à la fois ferme, douce et convaincante. Il explique. Un: ouverture aux poésies du monde entier. Deux: ouverture au plus grand nombre (cela paraît évident, mais en édition, et surtout en poésie, rien n’est plus complexe). Trois: ne pas dissocier lyrisme et engagement - ce qui pourrait être une belle définition de l’art poétique. À quoi sert un poème s’il est désarmé? Quatre: l’oralité. Car le poème se partage, se dit, se joue, il n’a de sens que s’il résonne avec le lecteur.

On croise ce couple partout où il est possible de parler d’œuvres poétiques et de transmettre: dans les salons du livre, les écoles, les ateliers d’écriture, et même sur les marchés. Comme des stars en tournées, ils ont sur leur agenda près de deux cents dates! «Et on ne privilégie pas les grandes salles, s’il y a cinq personnes, on est heureux, aussi», explique le cofondateur. C’est l’école Yvon Le Men qui passe toute sa vie à écrire et à dire ses poèmes.

Avec sa petite équipe, il va chercher là où la poésie est vivante. Ce peut être en France, avec Yvon Le Men, mais aussi Jeanne Benameur, Claude Ber, qui vient de publier La mort n’est jamais comme, ou un jeune poète, François-Xavier Maigre, dont le deuxième recueil paru en mars, Trois foulées plus bas, est tout simplement magnifique. Ce peut être dans le monde entier: la moitié du catalogue est diffusée en bilingue, telle cette auteure, figure de la poésie amérindienne, Rita Mestokosho, qui publie Née de la pluie et de la terre, avec une préface de Le Clézio. Il prend le recueil, lit des passages, en parle avec une telle passion que l’on finit par lui demander ce livre qu’on ne veut manquer pour rien au monde.

Pour toucher un plus large public, les Éditions Bruno Doucey travaillent avec Harmonia Mundi, diffuseur et distributeur, quand le plus souvent, les éditeurs de poèmes s’auto-distribuent. C’est une autre économie, qui a ses inconvénients - le diffuseur prélève une large part des ventes. Un best-seller en poésie, c’est 700 exemplaires. Chez Bruno Doucey, le tirage est de 1 200 exemplaires, c’est une prise de risque, mais qui assure une présence en librairies.

Double vie

- Crédits photo : Bruno Doucey

Tout en menant cette œuvre collective qu’est la maison d’édition, Bruno Doucey effectue des pas de côté pour soi: il écrit toujours des poèmes, le dernier recueil en date Ceux qui se taisent est composé de textes délicats qui tentent de donner des mots à ceux qui ne peuvent s’exprimer: «La parole n’est jamais si forte/que dans le silence». Des pages qui vont de la Crète - le refuge du couple — à Créteil, dans une banlieue désœuvrée en passant par Paris, un vendredi 13 novembre: «Vent de folie braises et cendres». La poésie ne se coupe pas du monde. Sa bibliographie compte des essais, comme Le Livre des déserts (chez Bouquins), des romans, Si tu parles Marianne ou Le Carnet retrouvé de Monsieur Max (sur Max Jacob). Il a été enseignant. «Je croyais que mon métier de professeur de lettres allait me laisser découvrir la poésie. En vérité, il m’en éloignait.» D’où l’édition.

De son côté, Murielle Szac a aussi sa double vie. C’est une figure de la littérature jeunesse, importante et humble. Cette ancienne rédactrice en chef des magazines de Bayard Presse dirige plusieurs collections, notamment «Ceux qui ont dit non», chez Actes Sud Junior. Et elle est l’auteure d’une tétralogie remarquée, La Mythologie grecque en cent épisodes, avec Le Feuilleton d’Ulysse (d’Hermès, de Thésée, et tout récemment d’Artémis): près de 280 000 exemplaires vendus.

Toute cette belle aventure ne serait pas née sans un épisode douloureux: son licenciement des éditions Seghers que Doucey a dirigées durant huit années. «J’ai éprouvé du chagrin et de la colère. La colère m’a donné envie de poursuivre l’aventure, autrement. Fini le chagrin, l’enthousiasme est devenu mon moteur.»

«Ceux qui  se taisent», de Bruno Doucey, Éditions  Bruno Doucey,  144 p., 15 €.

http://premium.lefigaro.fr/livres/bruno-doucey-l-enthousiaste-20190619


Bio express

- Naissance en mai, à Saint-Claude,  dans le Jura. Après ses études, il devient professeur de lettres.

Prend la direction des Éditions Seghers. Il est licencié huit ans après.

- Édite La Résistance et ses poètes (France 1940-1945), par Pierre Seghers.

Publication  du Livre des déserts dans la collection. «Bouquins», Éd. Robert Laffont. 

Création avec Murielle Szac des Éditions Bruno Doucey.

- En mai, sa maison d’édition est récompensée par le Goncourt  de la poésie  décerné à Yvon Le Men

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