Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
QUE CHERCHEZ-VOUS ?

J'étais devenu la marionnette de mon propre manque

8 Mai 2019, 15:44pm

Publié par Grégoire.

J'étais devenu la marionnette de mon propre manque

Il m'arrivait ce qui arrive aux drogués : j'étais devenu la marionnette de mon propre manque. Près de l'endroit où j’habitais, il y avait un canal et, éparpillées le long de ce canal, des maisons d'éclusier, aujourd'hui défraîchies et fermées, pillées par les rôdeurs et les pluies. Ma vie était semblable à ces maisons humides aux vitres cassées, aussi vides qu'un œuf à la coque après qu'on en eut raclé tout l'intérieur. Dans un autre siècle, on eût dit de moi que je perdais mon âme. Mais comment faire autrement? Je donnais ma vie à manger à Louise-Amour.

Dans la langue impatiente du vingtième siècle, dans cette langue  bruissante de vulgarité et de prétention, le mot «âme» resplendissaient de n'être plus jamais réveillés. Dans un sens, c'était mieux ainsi : le destin de l'âme était d'être ignorée, de même que celui du Christ était d'être tué. L'âme n'était pas plus que l'air qui rentre dans nos poumons, ou le silence qui brûle à l'intérieur des roses en bouton. C'était pour protéger ce rien d'air et de silence que j'avais, dans mon enfance, élevé autour de lui une muraille de livres. Louise-Amour, sans effort, avait abattu cette muraille, percé l'armure de ma sauvagerie, et je me retrouvais désormais à ses côtés dans des musées, des salons, badinant, papotant, trahissant tous mes secrets. Il lui avait suffi un jour de rejeter ses cheveux en arrière et de me dire, avec une voix somnambulique, comme on parle en pensant à autre chose : « Vous savez, quand j'étais petite, j'habillais mes poupées avec des pétales de roses. » Depuis j’étais captif d'une petite couturière de roses à qui il était impensable de refuser quoi que ce soit.

Parfois cependant un nerf se vrillait en moi, une impatience se levait. Rien de grave : toute vie est dans son fond inépuisable. Un sommeil de plusieurs jours, une prière d'une seconde, un rai de lumière transperçant l'enveloppe grisâtre du cerveau, et la vie la plus perdue se redresse et se cambre, éclatante, printanière, le brin d'herbe de l'espérance entre les dents. Il m'arrivait de désespérer de Louise-Amour, de nos rendez vous furtifs, de ces gens qui lui faisaient une cour à laquelle elle ne se dérobait pas franchement, de son sourire qu'elle m'abandonnait lorsque je la pressais trop, comme on laisse filer une écharpe entre les mains d'un fâcheux, pour mieux s'enfuir. Je devenais parfois sombre, coléreux. Je la quittais alors en secret, je coupais tous les fils qui me reliaient à elle. Ces fils invisibles, tranchés par la lame de ma lassitude, n'avaient pas le temps de pourrir : ils se reformaient aussitôt et je revenais, docile, vers Louise-Amour qui n'avait rien remarqué de ma désertion. J'étais alors le plus doux des chevaliers servants.

Christian Bobin, Louise Amour

 

Commenter cet article