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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Pérégrination d'un cherchant-Dieu

17 Mars 2019, 11:47am

Publié par Grégoire.

Pérégrination d'un cherchant-Dieu

Parti un mois à Cuba en 2014, je me suis retrouvé avec le handicap de ne pouvoir dialoguer. Je n’avais pas appris l’espagnol à l’école. Internet étant peu disponible, le téléphone n’en parlons pas, je me retrouvais vite comme enfermé dans une solitude nouvelle. Je me suis mis à écrire. Assez vite du reste. Je n’en avais pas le projet. C’était plus, je crois, pour pouvoir parler à quelqu’un. Un peu comme Robinson. Ce livre a été mon Vendredi.

 

 

Cuba, pays athée ?

Place de la révolution : le Che trône sur un immeuble froid. Une architecture stalinienne. Du béton gris qui fait écho à l’uniforme vert métallique des Castro et des F.A.R. (Forces Armées Révolutionnaires), au pouvoir depuis 1959. Des fous sanguinaires ? Non, non, des croyants. Kundera en Tchécoslovaquie l’avait très bien compris : « Ceux qui pensent que les régimes communistes sont exclusivement la création de criminels laissent dans l’ombre une vérité fondamentale : les régimes criminels n’ont pas été façonnés par des criminels, mais par des enthousiastes convaincus d’avoir découvert l’unique voie du paradis. » Un gouvernement religieux, messianique, investi d’une mission divine. Ces apôtres, fervents nostalgiques du paradis, n’ont pas eu d’ambition moindre que de l’établir sur terre ! Dévouant leur vie à cette cause et y faisant entrer tout un peuple, ils s’y sont donné sans relâche, tels des missionnaires quittant tout dans un don incomparable d’eux-mêmes. Le paradis en marche, ils sont devenus des liturgistes obséquieux, des canonistes rigoristes, de grands théologiens de cette foi ignorée alors de tous. Cette nouvelle religion a fait des cubains les dignes héritiers des vertus évangéliques de pauvreté, d’obéissance et d’amour du parti. Un peuple uni vénérant son messie vivant et pour lequel tout est mis en commun. Ici, tous sont égaux. Sauf certains, qui sont plus égaux que les autres.

Vraiment, des croyants ? Ce système mis en place n’est de fait pas sans rappeler les débuts de l’église Calviniste, à Genève par exemple, où la surveillance policière de la vie individuelle était si forte que certains y ont reconnu un des fondements des totalitarismes modernes ! Ce que l’Inquisition avait timidement ébauché, les puritains l’avaient réalisé : ils ont poussé la religiosité dans des extrêmes idéologiques et pratiques jamais atteint jusque là: pureté morale excessive, fidélité sans faille à la communauté, application de la doctrine à la lettre, recherche active des hérétiques et autres associés du diable… De même, la théologie puritaine se focalisa sur la relecture de certains points de l’Evangile délaissant le reste comme des enfants absorbés par une mouche et oubliant l’assiette sous leurs yeux. La richesse devint ainsi le vrai danger ; et s’il était insensé de la rechercher pour elle-même, il devint moralement coupable de s’y attacher. Le marxisme-léninisme en fera son beurre. De même, pour les puritains, l’intention de la providence voulait la division du travail. Adam Smith -fils de calviniste- souligna combien la spécialisation devait permettre le développement de l’habileté et l’accroissement de la quantité de la production, servant ainsi le bien général. Le bien commun est en effet, pour les calvinistes, le sommet de la charité. Rechercher un bien personnel revient à idolâtrer la créature. Digne héritier de l’idéalisme de Platon. Le philosophe Grec fut le premier a formaliser le communisme des biens, des femmes et des enfants. Enfin, dans leur conception, Dieu avait voulu expressément la pauvreté pour certains afin d’éviter qu’ils ne soient tentés et qu’ils ne perdent leur obéissance religieuse. Il fallait donc maintenir ces masses dans la pauvreté pour suivre la volonté divine. Prenez cette doctrine, remplacez Dieu par l’Etat-providence-omniprésent, seul dispensateur de lumière, surveillant ses fidèles avec l’instinct d’une mère capricieuse désirant que ses enfants entrent tous dans les ordres, et vous avez… El paradisio del Cuba ! Un état religieux, croyant dans son inspiration divine, avec son messie vivant, son inquisition efficace, sa curie bien huilée, ses liturgies ferventes, son haut clergé, ses sacristains, ses enfants de chœur, ses cours de catéchisme, ses prisons pour hérétiques… Alors, ce régime dit athée, est-ce en fait une secte ou bien, mieux encore, un enfant bâtard de ceux qui se veulent la grande famille des rachetés mais qui vivent trop souvent comme des parfaits à qui on ne peut rien reprocher ? 

Bref, je viens de débarquer dans une prison à ciel ouvert. Les touristes qui ont pris l’avion avec moi la visiteront dans des bus air-con comme on visite le zoo de Thoiry. Ils en garderont quelques photos cartes postales, des odeurs de Rhum et de cigares mélangées aux images des atrocités en Irak, à une pub pour shampoing et au dernier bulletin météo. Certains iront même me soutenir ou plutôt m’expliquer –au cours de repas dans des restaurants exclusivement réservés pour étrangers- qu’en fait, les cubains ne sont pas si mal lotis : quasi-gratuité des soins, de l’éducation et de la culture etc…

Bien lotis les cubains ? Pétard, mais qu’est-ce que ça peut-être con un touriste ! Ça ose vraiment tout comme dirait Audiard! Et l’avènement du tourisme de masse leur donne un semblant de justification : « une industrie qui prend les gens comme ils sont, individualisés, atomisés, incultes, pas curieux, désirant vivre dans le régime de la distraction, au sens pascalien du terme, c'est-à-dire le désir d'être hors de soi. Le tourisme contemporain est l'accomplissement du divertissement pascalien, c'est-à-dire le désir d'être hors de soi plutôt que celui de s'accomplir. Promener sa Game boy à 10 000 kilomètre de la maison, si ce n'est pas s'oublier, qu'est-ce c’est ? » D’autant que plus ils se croient instruits avec leur guide en poche, plus ils éprouvent le besoin d’emmerder le monde. La connerie a ceci de différent de la maladie que quand on est con, ce sont les autres que ça indispose. Une société complètement corrompue où tout ce qui est gratuit implique des compensations en nature : est-ce être bien lotis? Même les animaux dans nos zoos sont mieux nourris et en plus tous les jours, ils ont des médecins et sont protégés de la pluie, eux. Des gens qui ne peuvent se nourrir de viande parfois qu’une à deux fois par semaine, qui logent dans des immeubles terriblement dégradés, et dans une promiscuité effarante, qui se battent pour du pain, qui vivent dans la peur de la dénonciation, et qui -pour certains- laissent leurs enfants se prostituer… bien lotis? Sans commentaire.

Grégoire Plus.

 

 

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