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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

« Je suis juste amoureux de la vie au plus haut point »

3 Janvier 2019, 15:37pm

Publié par Grégoire.

« Je suis juste amoureux de la vie au plus haut point »

Depuis quatre décennies, Christian Bobin réenchante le monde par la magie de sa poésie. Encore bouleversés par la lecture de sa « Nuit du cœur », nous l’avons rencontré au seuil de cette nouvelle année.

 

Il ne reçoit plus trop chez lui, dans sa maison-datcha des environs boisés du Creusot. Avec le temps et la notoriété, on croit savoir pourquoi. Christian Bobin ne refuse pas les visites. Mais l’auteur mythique du Très bas, traduit aujourd’hui en quarante langues et célébré partout dans le monde – Iran et Japon en tête – comme un des derniers grands poètes vivants, demeure une terre sauvage qui a besoin d’ombre et de solitude pour produire sa lumière.

La solitude est son bain de décantation. Elle lui évite de se perdre dans le carnaval du monde. Elle cloue aussi le bec à ses derniers détracteurs, ceux qui n’en démordent pas (Ah ! Bobin l’embobineur, Ah ! Bobin le petit chantre des bonheurs minuscules, des jours sans gloire, du grand dénuement, etc.). C’est donc dans les salons de son éditeur, Gallimard, que la rencontre a lieu. Il vous met à l’aise tout de suite. « Ne vous souciez donc pas du temps imparti... on ne va même pas compter. » On est tout de même dans ses petits souliers. On ne veut pas le bombarder de questions, ni remplir le silence à tout prix... De toute manière, il n’est pas homme à se laisser tenir la bride courte. Il se tient concentré, en face de vous, ses deux mains de jardinier enserrant délicatement une petite bouteille d’eau, l’œil vif aux reflets mordorés, le débit lent, la pensée affûtée, la voix chaude et calme éclatant de temps en temps en une immense détonation de rire.

 

 

On pense au personnage de Dostoïevski, le prince Mychkine, ce frêle roseau de bonté et de lucidité – ou à l’anti-héros d’Ordet, le chef-d’œuvre de Dreyer, l’autre fol en Christ à la présence magnétique. « Ne nous y trompons pas, Bobin est un lutteur. Depuis quarante ans, il lutte », nous avait soufflé auparavant Frère Grégoire Plus, ce religieux de la Communauté Saint-Jean qui propose des spectacles poétiques inspirés de l’œuvre de Bobin. Contre quoi lutte-t-il donc, ce poète-né, cet écorché de la première heure ? Contre l’engourdissement de l’âme, contre l’absence d’étonnement, contre l’esprit de sérieux et de convoitise, contre un nihilisme ravageur, contre le soleil noir de sa propre mélancolie, qu’il a la pudeur de taire.

 

« Sous le front bombé comme une ogive d’obus, ardoit une âme opiniâtre », pointe Dominique Pagnier, son dernier biographe en date. « Sa première illumination de lecteur fut “Le Joueur de flûte de Hamelin” », confie de son côté la vibrante Lydie Dattas qui le connaît bien... Tout un symbole : le musicien vengeur du conte de Grimm – qui châtie des habitants trop avares en envoûtant leurs enfants – est l’incarnation du poète rejeté...

 

 

Bobin le christique n’est pas l’homme lisse que certains croient. Sa poésie cristalline parle à tous, mais transperce et bouscule. Ne possède-t-elle pas ce pouvoir transfigurant de toute vraie poésie ? Et si au fond, la révolution poétique (et spirituelle) des poètes, qui appelle un renouveau intérieur et s’élabore loin des barricades, était la seule qui vaille, dans un monde à bout de souffle et d’utopies, désenchanté et sans repères, qui semble sonner le glas du politique ? Entretien.

L’écriture est l’ange gardien de la vie, dites-vous...

Il est, je crois, impossible de traverser cette vie sans passer par des zones de ténèbres et sans avoir un moment le cœur serré, mais l’écriture réplique à ces ténèbres... Ce que j’appelle l’écriture est un combat à mener pour que la vie continue et qu’elle soit respectée, aimée et accompagnée jusque dans les heures les plus graves.

La poésie est-elle un chant, un acte de résistance ou la capacité de soulever le voile des apparences ?

Je vais proposer deux définitions, inventées dans l’instant de la conversation. Une première, triviale : la poésie est ce qui décrasse l’âme pour lui permettre de respirer à nouveau, ce qui la nettoie des cendres retombantes du monde et de ses images, dont la finalité profonde n’est peut-être que de nous emmener à désespérer. Elle ouvre les fenêtres et fait entrer tout l’océan de la vie. Autre définition : la poésie est l’ultime chance de faire revenir dans la volière de la page tous ces oiseaux que notre espèce a commencé à détruire et avec eux les chants secrets de la vie. La poésie est le fracas d’une parole vivante, le surgissement d’un imprévu bienveillant, ce qui ne supporte pas la répétition. Peut-on modifier un poème de Rimbaud, Verlaine, Marceline Desbordes-Valmore ou Jean Grosjean ?

La simple lecture d’un poème, dans la solitude et le silence quasiment parfait d’une maison, reconstruit déjà le monde entier. De même qu’une personne effectuant avec cœur et honnêteté son travail empêche le monde de se déchirer comme un vieux drap. La femme de chambre, à Conques, était un poème vivant...

La poésie est aussi le refuge de la vie intérieure, que le monde moderne n’aime pas...

Ce qu’on appelle « le monde » est une très ancienne tentative de destruction des âmes : destruction de la pudeur, du silence, de la solitude, de tout ce qui fait germer l’amour. La légère différence, c’est que le monde moderne est très proche d’arriver à ses fins par le raffinement de ses technologies et par l’invasion qu’elles font de notre intériorité. Peut-être avez-vous remarqué que le rythme des voix publiques s’accélère. On a commencé à défaire la lenteur qui permet aux mots les plus forts de venir. On confond aussi la spontanéité et la liberté. La spontanéité est ce que la mode et l’air du temps ont déposé en nous et qui n’est pas nous-mêmes. La liberté demande un creusement, c’est une matière amoureuse et sauvage. Elle jaillit certes comme une source mais après un long temps de cheminement souterrain.

Venons-en à votre dernier et éblouissant ouvrage, La Nuit du cœur. Que s’est-il passé exactement à Conques, entre vous et Dieu ?

Je dirais plutôt, peut-être, entre moi et moi. On parle toujours trop vite de Dieu, et du coup cela le fait s’enfuir... Ce qui me gêne dans les discours religieux, c’est qu’ils soient bien sages, bien ordonnés. La fraîcheur des étoiles, le silence enfantin de ma chambre, à peine rayé par une chorale réunie dans l’abbatiale, les vitraux, le plomb de la gouttière au bord de la fenêtre mansardée, la fatigue du voyage peut-être, tout s’est précipité en seul point de fusion, presque d’explosion silencieuse, un accident nucléaire à l’intérieur de la poitrine. J’ai vu la splendeur de la vie qui nous est donnée à chacun, qui que l’on soit, où que l’on soit. Pas la peine de faire des études pour cela : il suffit d’éprouver la bonté paradoxale de cette main qui donne et qui reprend. Il suffit de deviner que cette histoire dans laquelle chacun de nous est embarqué a un sens, malgré absolument tout.

Êtes-vous tout à fait normal ? !

Je ne suis pas en permanence dans le voisinage de l’invisible ! Il m’arrive de me perdre, de m’engourdir, beaucoup. Je suis juste amoureux de cette vie au plus haut point, et quand je retrouve cette vie, les retrouvailles sont toujours surprenantes, imprévisibles... c’est pour cela que j’écris : pour partager une sorte de révélation qui me dépasse, pour n’en pas souffrir aussi.

 « Le septième ange a versé son bol dans l’air. Alors du sanctuaire, une voix forte a dit : “Ça y est.” » Pourquoi ce verset de l’Apocalypse (XVI, 17) en incipit ?

J’ai ouvert l’Apocalypse et j’ai choisi les premières lignes sur lesquelles mon œil est tombé, dans une traduction du poète Jean Grosjean dont j’aime la rudesse et la simplicité. Les paroles les plus importantes dans la vie sont toujours dites d’une manière bousculée. Devant le tombeau de son ami Lazare, le Christ dit : « Sors de là » avec force, presque comme on dit à un enfant bêtisier : « Arrête ça ! » De même pour le « ça y est » de l’ange, qui mettra fin à l’égarement et à l’ensevelissement de nos cœurs. Enfin, quelque chose se passe ! Enfin, quelque chose va commencer. C’est ce que j’ai ressenti en écrivant. Je ne peux pas m’en expliquer.

Diane Gautret

https://www.famillechretienne.fr/culture-loisirs/litterature/christian-bobin-je-suis-juste-amoureux-de-la-vie-au-plus-haut-point-246880

Grégoire Plus : Le Frère qui murmure du Bobin

Ce religieux propose des spectacles poétiques à partir de textes de Christian Bobin. Histoire d’une aventure extraordinaire.

Théâtre à domicile

Grégoire Plus propose, de fin janvier à fin février, ses 3 derniers seul-en-scène à partir des textes de Bobin : Cette vie merveilleusement perdue à chaque seconde qui va ; Splendeurs infracassables des jours sans histoires ; Louise Amour ; ou une lecture à la bougie : Le Christ, délinquant spirituel. Du théâtre sur mesure, à partir de 20 personnes (contribution au chapeau) 1h30 de pur bonheur. 07 86 55 67 62 ; www.quecherchezvous.fr

On croirait toucher les étoiles. Dans une grande pièce à vivre, sous les toits de Paris, à quelques encablures de la Bastille, un public disparate est assis sur des chaises qui ont vécu. Soudain, un air tendre de musique latino remplit l’espace et un homme en costume de lin apparaît... « Nous ne cherchons tous qu’une seule chose, la douceur d’un amour sans déclin, entrer dans la lumière d’un regard aimant... » Ce soir-là, Frère Grégoire Plus, religieux de la Communauté Saint-Jean, présente chez des particuliers son dernier seul-en-scène, créé à partir de textes de Christian Bobin.

Le prêtre-comédien n’est déjà plus un jeune premier. Voilà maintenant six ans que ce créatif au regard de braise est dispensé de vie communautaire pour se consacrer pleinement à sa mission très spéciale : « Faire rayonner la parole de Christian Bobin », dans laquelle il discerne une vraie « disposition évangélique ». Rattaché au diocèse de Vannes et résidant à l’Île-aux-Moines quand il n’est pas en tournée, ce religieux peu conventionnel a enseigné pendant dix ans la philosophie dans le monde entier, et s’est occupé d’enfants des rues en Lituanie, avant de monter ces spectacles poétiques à la saveur incomparable. Des spectacles de coloration différente chaque fois, réservant de véritables instants de grâce.

Un peu après la représentation, un verre de vin à la main, le religieux qui voyage incognito tente d’en analyser le succès... « Ces soirées répondent à un désir de contemplation, de gratuité et de délicatesse, dans une société ultra-cartésienne qui cloisonne, soupèse, juge... » L’art est un lieu de médiation entre Dieu et les hommes, il en est convaincu. « La parole de Bobin est un nectar. Elle parle à tous, laboure les âmes, sans prononcer le nom même de Dieu, par peur de se l’arroger. La grâce du Christ est au-delà de la grâce sacramentelle. » Des passerelles entre chrétiens et mouvance new age peuvent ainsi s’établir. Il lit ce mail tout frais reçu d’une spectatrice bouleversée : « J’ai retrouvé dans l’éclat de rire d’hier la petite fille émerveillée devenue aujourd’hui vieille dame indigne. Oui, l’âme est éprouvée à chaque seconde, à chaque ouverture de l’œil du cœur, qui passe de la solitude de la nuit aux éclats aveuglants des mondanités [...]. C’est par les fêlures de l’intelligence que la lumière passera... » De tels fruits, il en compte en pagaille.

Converti par Bobin !

Et soudain, il s’esclaffe : « La découverte de Bobin m’a converti, moi, religieux et prêtre ! Lorsque j’ai lu L’Homme-Joie, j'étais en Pologne. C’était en février, le ciel était bas, il pleuvait, la nourriture était mauvaise, l’eau rouillée... Une illumination ! Bobin a réveillé en moi une soif contemplative et ouvert une nouvelle quête de lumière, complémentaire de ma formation religieuse. » Depuis, Frère Grégoire a rencontré plusieurs fois le célèbre poète,  à Avignon et chez lui ; une amitié est née entre eux. « Que restera-t-il de notre vie ? lancent-ils en chœur. Notre contemplation : le temps passé à ne rien faire qu’à regarder par la fenêtre les papillons qui volent... le temps nécessaire pour le levain de l’esprit, le temps qui ne s’efface jamais. »

Diane Gautret

https://www.famillechretienne.fr/culture-loisirs/litterature/gregoire-plus-le-frere-qui-murmure-du-bobin-246882

 

Christian Bobin : la bonté rebelle

ARTICLE | 29/12/2001 | Numéro 1250 | Par Stéphane Klein

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A rebours de l'affreux désenchantement contemporain, l'écrivain du Creusot continue d'espérer la lumière.
 

 

 

Les éditions Gallimard offrent aux admirateurs de Christian Bobin un beau triplé poétique. L'écrivain du Creusot fait son apparition en poche avec L'Enchantement simple. Une petite fille de 4 ans, petite étoile humaine, Hélène, nous y guide, à travers la nuit angoissante du monde, apportant sa réponse pleine de bonté et de mystère "aux cruautés inextricables de la vie".

Paraissent simultanément en collection "Blanche", un recueil de paroles réveillées, recueillies sous le titre La Lumière du monde, ainsi qu'un nouvel essai, Ressusciter. Ces deux derniers ouvrages semblent marquer un tournant dans l'œuvre du Bourguignon. Il y a dans le style, dégagé du voile de bons sentiments fédérateurs qui l'opacifiaient parfois, plus de fermeté et de feu, moins d'esthétisme.

 

Ressusciter s'écarte des précédents essais : à mi-chemin entre la poésie contemplative en prose et le recueil d'aphorismes inspirés (Le Très Bas, Autoportrait au radiateur), c'est une très pure confession de joie par-delà le deuil. L'espérance de Bobin y sort de l'ornière des mots et "bondit sur l'éternel comme sur une proie de choix". Comme dans La Plus Que Vive, bien que plus sereinement, il évoque un être cher décédé, son propre père, souffrant de la maladie d'Alzheimer depuis de nombreuses années. Le texte entier, dans son apparente incohérence, se relie au souvenir de ce père disparu.

 

Un regard brillant et perdu dans la pénombre d'une maison de repos, un sourire énigmatique de malade dans la nuit bleutée d'un hôpital, une photo d'enfance en barboteuse, une main posée sur la lame froide d'un marbre funéraire, viennent ponctuer les contemplations fusionnelles de Bobin et ses fulgurances visionnaires. Son émotion orpheline trace comme un sillon d'espérance dans le livre, depuis la maladie du père, l'impasse de la tombe, jusqu'au sourire de qui, par-delà la mort, se tient debout à ses côtés, souriant, pour l'éternité.

Dans ce contexte proprement "résurrectionnel", les "petites fleurs de l'hortensia", les "tourterelles à collier noir" autant que les pensées sur "l'air du temps, devenu irrespirable", emberlificotées avec tendresse au fil des pages, réinvestissent comme dans un tremblement le champ du réel, loin, très loin de toute sensiblerie présumée.

Si l'on a pu reprocher, non sans raison, à l'auteur de la Souveraineté du vide, de La Part manquante, ou de Isabelle Bruges, une certaine forme de tristesse répétitive, voire de mièvrerie, les entretiens de La Lumière du monde désamorceront définitivement ce reproche.

Vivant modestement depuis cinquante ans au Creusot (sorte d'étoile noire couverte de suie dans l'imaginaire des gens), Bobin conservait une part vaguement hallucinée, engourdie pour certains. Or, c'est en polémiste brillant et plus qu'éveillé qu'il apparaît dans ces échanges avec la poétesse Lydie Dattas. Il y est énergique - "La littérature que j'aime est faite par des braconniers qui traquent le réel" -, parfois tranchant et excessif - "La folie de Proust, de Balzac et de Flaubert est de se vouloir les maîtres de leur propre écriture" -, mais le plus souvent enthousiaste et percutant dans sa charge contre "l'humanisme et le gentil moralisme dans lequel les philosophies et les religions ronronnent..."

Le dernier chapitre, "Le Paradis de la mort", est une diatribe brillante et enlevée contre l'emprisonnement de l'âme, le nihilisme, contre une religion qui serait devenue une sorte de nourriture fade.

En un temps où l'on fait du malheur une chose littéraire qui est très bien portée, Bobin veut que son œuvre n'ajoute pas au chaos, mais qu'elle serve. Finalement, écrire comme une rébellion de bonté, en attendant la résurrection, écrire pour demeurer capable de voir, d'espérer la lumière à travers tout et ne pas céder à l'affreux désenchantement contemporain. ?

Stéphane Klein

L'Enchantement simple et autres textes, Gallimard, coll. "Poésie", 176 p., 35,49 F (5,41 E).

La Lumière du monde, propos réveillés et recueillis par Lydie Dattas, Gallimard, coll. "Blanche", 176 p., 84,95 F (12,95 E).

Ressusciter, Gallimard, coll. "Blanche", 174 p., 84,95 F (12,95 E).

https://www.famillechretienne.fr/contenu/archives/archive/christian-bobin-la-bonte-rebelle-33470

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