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Mon visage et le sien -3-

25 Décembre 2018, 02:45am

Publié par Grégoire.

Mon visage et le sien -3-

Michel Cassé, qui réécrit la physique moderne pour en faire apparaître la poésie, définit le vide comme l'état d'énergie minimum du système des champs qui constituent le monde. Le vide est l'espace serein, hypersensible, où n'existe encore rien ; et quand il réagit à ce qui le trouble, ses excitations sont les particules.

Le vide quantique est tendu comme une corde de violoncelle, et ses oscillations comme des notes seraient la matière. Le monde matériel tel qu'on le perçoit n'est qu'un vide troublé, les vaguelettes d’un lac où la surface s'apaise enfin, le lac est toujours là.

Je trouvai dans ce vide la place d’un mouvement, dans ce silence la possibilité d'écouter une parole qui n'a pas besoin d'être prononcée, j'avais trouvé le temps et l'espace nécessaires pour me retourner comme un fœtus se retourne dans sa poche qui le serre de tous côtés, et ainsi voir brusquement mon existence sous un tout autre angle. J'avais eu un peu de place ; peu importe la taille de cette place, sa simple existence permet de se retourner. Dans un monde bien rempli rien ne bouge, sinon par choc ; sans le vide, sans cette réserve, le monde serait figé comme un mausolée de marbre, et il ne bougerait que par fissures et effondrements.

Le silence n'est pas vide, pas plus que le vide n’est silencieux. En ce moment précis où mon corps martelé soupirait, se reposait enfin après avoir tant agi, tant fait, autant qu'il le pouvait, à ce moment là j'entendis ce qui reste, ce qui ne s'entend pas vraiment mais qui est là. J'entendis ce qui est déjà là, ce qui est toujours-là, j'entendis ce qui donne vie, ce qui est en moi et en dehors de moi, partout, j’entendis ceci que seuls l’épuisement, et le refuge instant dans ce cocon de pierre, m'avaient fait entendre.

Mon corps calmé, lessivé par l'effort, avait perçu le monde tel qu'il est avant qu'on le touche, avant qu'on le dérange, avant qu'il s'anime et se charge d'objets : le monde l'état neuf, toujours vivant et fécond, mais au calme, le monde toujours présent et moi dedans, et lui en moi, sans plus d'avant ni d'après. Tous les qui m'entouraient, les objets, les circonstances, mes états d'âme, n'étaient que le commentaire assez inutile de la parfaite présence. J'étais là, au coeur d'un rocher de pierre blanche creusée d'une voûte ma taille, et cela suffisait.

Assis sur un banc de bois ciré qui avait le velouté et la fraîcheur d'une peau, j'écoutais le silence, silence de mon corps calmé, silence de cette formidable construction de pierre qui avait la pureté de forme d'un instrument de musique. Ceci, que j'écoutais, savait me parler et je savais lui parler, même s'il n'y avait rien à dire; ceci était mon image et j'étais à son image, même s'il n'est pas besoin de la dessiner. C'était là, mouvement immobile, murmure muet, toujours présent sans que je sache où. C'était moi-tout-autre-que-moi, matrice de ma propre vie et de toute vie, qui était forme de vie, et j'en étais l'image. On peut lui donner un visage si l'on veut, mais ce serait le visage de tous les visages, Et ceci m’était bienveillant, à moi personnellement comme à tous, et je lui en étais reconnaissant.

Alexis Jenni, Mon visage et le sien.

 

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