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Mon visage et le sien -2-

23 Décembre 2018, 02:41am

Publié par Grégoire.

Mon visage et le sien -2-

Je m'assis sur un des bancs polis qui luisaient dans l'ombre fraiche, et m'asseoir, ne plus penser à me tenir debout, ne plus entendre l'écho de mes pas sur dalles, ce fut plonger d'un coup dans un grand silence, silence d'église redoublé du silence de mon corps, mais silence vivant, qui ne faisait pas disparaitre la présence. Je bus ce vide heureux comme une eau vivifiante. J'avais affronté le soleil et ses cymbales, les routes en pente, mon corps grinçant et pulsant, mon corps pétaradant, et j'étais arrivé là : l'esprit vidé par l'épuisement physique, disponible à ce qui est encore quand tout s'arrête et se tait.

Le vide bruissait, il était tout imprégné d'un être profond qui n'avait nul besoin d'en dire plus, et son silence était tout empreint de paroles avant qu'on les prononce pas la peine -- mais frémissantes, dont je devinais l'apaisement, et cela suffisait.

J'y restai longtemps assis ; j'en concevais un bonheur tellement grand qu'il n'avait pas de limite, un bonheur immense, vraiment. J’étais là et mon esprit flottait autour de mon corps calmé, et lez monde soutenu de douze énormes piliers vibrait à mon unisson. Quelque chose de tout petit, de très fin, d’infime vis-à-vis des efforts que je venais de faire sur la route, et de la masse du bâtiment où j’étais entré, palpitait en moi comme une toute petite respiration, comme un murmure, comme le ressac des images verbales avant qu’on les prononce,  dont on ne sait pas d'où elles viennent, et elles passent, et reviennent, sans insister ni s arrêter. Ceci à quoi je ne laissais d'habitude jamais place, je l'écoutais. Cela pouvait durer, je pouvais rester là tout le temps qu'il faudrait. Le monde avait une présence tranquille et m'accueillait enfin. Quand je repartis, je remarquai une tirelire fixée sur la porte, et un petit mot du conseil municipal qui en appelait aux dons, car entretenir une si belle église coûte cher à un petit village, et si les subventions avaient été demandées, elles tardaient. Je revins dans le même village des années plus tard, en voiture. Les subventions avaient dû arriver car le village avait été refait, et un parking construit face à l'église. Elle avait été grattée pour montrer sa pierre, et son intérieur était éclairé de spots. Une sono dissimulée passait en boucle des chants de monastère. 

En faisant quelques pas dans la nef rénovée, je compris ce que Kundera voulait dire en parlant de l’imbécilité de la musique, quand elle est utilisée à des fins de décoration. L’église avait été mise en valeur, mise en scène comme représentation d'une expérience spirituelle, figurée par l'éclairage et la musique; on pouvait la visiter. «vous entendez la bande-son si reconnaissable de la spiritualité ? Retournons aux cars maintenant. »

Je ne restai pas. Je ne pouvais pas, l'espace était rempli, je ne pouvais rien écouter. Auprès de la porte je vis un petit interrupteur où l'on précisait : « Si vous voulez interrompre la musique pendant trois minutes, pressez le bouton. » Trois minutes m'auraient soulagé, mais je n'essayai pas.

Qu'avais-je connu dans cette église romane du Mâconnais, du temps où elle était oubliée, avant qu'elle ne soit mise en valeur ? J'y avais trouvé ce pour quoi elle avait été faite. J'avais trouvé ce que maintenant la musique et l'éclairage désignaient, en empêchant ainsi de le vivre : un moment de présence pure, Où vide et silence me laissaient être, où j'avais tout le temps et toute la place d'être, comprenant quelque chose que je ne savais pas avant de venir là, car jamais je ne pensais écouter le vide. Le vide permet ce que le rempli ne permet pas ; il est trop occupé.

À l'époque je cherchais noise à mon corps, je le martelais pour qu'il résonne, pour qu'il se fissure, se fende et s'effondre enfin, libérant ce à quoi j'aspirais, cette petite flamme infime que je pensais être le plus vivant en moi, et que la façon que j'avais de mener ma vie, pensais-je, m'empêchait alors d'entendre et de déployer. Je pensais devoir être ailleurs, et j'y allais à vélo.

Je cherchais quelque chose, je faisais des kilomètres pour cela, et j'avais trouvé le vide. Mais le vide n'est pas rien. Lorsqu'on se tait, lorsqu'on ne s'agite plus, qu'il ne se passe rien de particulier, le monde existe encore, et même mieux : il recommence d'évoluer enfin. Le vide ce n'est pas rien ; c'est même l'état des choses avant tout.

 

Alexis Jenni, mon visage et le sien.

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