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Le Cri : « L'art vaincra toujours le mensonge et la violence. » -4-

6 Janvier 2019, 02:02am

Publié par Grégoire.

Le Cri : « L'art vaincra toujours le mensonge et la violence. » -4-

Cependant, nous ne pouvons reprocher à la vision humaine cette dualité, cette incompréhension ahurissante de la peine d'un autre homme éloigné, car l'homme est ainsi fait. Mais, pour l'ensemble de l'humanité, unie en un seul bloc, cette incompréhension mutuelle présente la menace d'une destruction imminente et brutale. Un monde, une humanité ne peuvent exister en face de six, de quatre ou même de deux échelles de valeurs : nous serions déchirés par cette disparité de rythmes, cette dualité de vibrations. 

Si un homme avec deux coeurs n'est pas fait pour ce monde, nous ne pouvons pas non plus vivre avec cette dualité sur une même Terre. 

Alors, qui coordonnera ces échelles de valeurs ? Et comment ? Qui créera pour l'humanité un seul système d'interprétation, valable pour le bien et le mal, pour ce qui est supportable et pour ce qui ne l'est pas ? Qui fera clairement comprendre à l'humanité ce qui est une souffrance réellement intolérable et ce qui n'est qu'une égratignure superficielle ? Qui orientera la colère des hommes contre ce qui est le plus terrible, et non plus contre ce qui est le plus proche ? Qui réussira à transposer une telle compréhension au-delà des limites de son expérience personnelle ? Qui réussira à faire comprendre à une créature humaine fanatique et bornée les joies et les peines de ses frères lointains, à lui faire comprendre ce dont il n'a lui-même aucune notion ? 

Propagande, contrainte, preuves scientifiques, tout est inutile. Mais il existe heureusement un moyen de le faire dans ce monde : l'art, la littérature. 

Les artistes peuvent accomplir ce miracle. Ils peuvent surmonter cette faiblesse caractéristique de l'homme qui n'apprend que de sa propre expérience tandis que l'expérience des autres ne le touche pas. L'art transmet d'un homme à l'autre, pendant leur bref séjour sur la Terre, tout le poids d'une très longue et inhabituelle expérience, avec ses fardeaux, ses couleurs, la sève de sa vie : il la recrée dans notre chair et nous permet d'en prendre possession, comme si elle était nôtre. 

Plus encore, les pays et les continents répètent les fautes des autres avec des intervalles de parfois plusieurs siècles. 

Dans ce cas, tout devrait être clair. Mais non. Ce que certaines nations ont déjà rejeté est brusquement découvert par d'autres, qui le considèrent comme le dernier cri. Là encore, le seul substitut à l'expérience que nous n'avons pu acquérir est l'art, la littérature. Ceux-ci possèdent un merveilleux pouvoir : au-delà des différences de langues, de coutumes, de structures sociales, ils peuvent transmettre l'expérience de toute une nation à une autre. Ils peuvent faire connaître à une nation novice la pénible épreuve d'une autre s’étendant sur des dizaines d'années, lui évitant ainsi de suivre une route inutile, ou erronée, ou même désastreuse, abrégeant ainsi les sinuosités de l'histoire de l'humanité. 

La littérature transmet encore l'expérience d'une autre façon : d'une génération à l'autre. Elle préserve ainsi son histoire et ranime sa flamme sous une forme pure de toute déformation ou calomnie. C'est ainsi que la littérature, avec le langage, protège l'âme d'une nation. 

Il était de bon ton, récemment, de parier du nivellement des nations, de la disparition des différentes races dans le creuset de la civilisation contemporaine. Je ne suis pas d'accord avec cette opinion. La disparition des nations ne nous appauvrirait pas moins que si tous les hommes devenaient semblables, avec une seule personnalité et un seul visage. Les nations sont la richesse de l'humanité, ses personnalités collectives : la plus infime d'entre elles a sa coloration particulière et porte en elle un reflet particulier de l'intention divine. 

Mais malheur au pays dont la littérature est menacée par l'intervention du pouvoir ! Car il ne s'agit plus là seulement d'une violation du « droit d'écrire », c'est l'étouffement du coeur d'une nation, la destruction de sa mémoire. La nation cesse d'être attentive à elle-même, elle est dépossédée de son unité spirituelle, et, en dépit d'un langage supposé commun, ses citoyens cessent brusquement de se comprendre les uns les autres. 

Des générations silencieuses vieillissent et meurent sans s'être adressé la parole. 

Quand des écrivains comme Evguéni Zamiatine - enterrés vivants pour le reste de leur vie - sont condamnés à créer en silence jusqu'à leur mort, sans entendre jamais l'écho des mots qu'ils ont écrits, alors ce n'est plus seulement une tragédie personnelle, c'est le martyre d'une nation tout entière. 

Et même, dans certains cas - lorsqu'il résulte d'un tel silence que l'ensemble des faits historiques cesse d'être compris - c'est un danger pour l'ensemble de l'humanité. 

ALEXANDRE SOLJENITSYNE LE CRI. article publié dans la revue L’EXPRESS

 

 

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