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La pléthorite abrutissante zappogène autocentrée et stressante

8 Octobre 2018, 02:33am

Publié par Grégoire.

La pléthorite abrutissante zappogène autocentrée et stressante

 

Nous avons souligné combien nous fonctionnons sur les modes du bougisme, de l'hyperactivité et de l'hyperconsommation, Les conséquences négatives sont largement démontrées. Non seulement elles se manifestent dès à présent, mais elles amendent l'avenir de nos sociétés. Elles sont économiques, écologiques et sociales ; mais pas seulement. Elles fragilisent aussi et mettent en danger notre vie intérieure. Car ces modes de vie contribuent à fragiliser cet équilibre esprit-âme-corps, à rompre l'unité de cet axe par la dispersion et l'épuisement qu'ils entraînent.

La logique de perturbateurs/ distracteurs/ déviateurs de l'orientation naturelle de l'âme, telle que nous la proposent les Sages du désert, reste à cet égard très éclairante. À ce stade, et à l'instar des perturbateurs endocriniens qui modifient notre homéostasie biologique intime, nous pouvons utiliser aujourd'hui le terme de «perturbateurs de notre intériorité». Christophe André parle de «psychotoxiques». 

Au XXIe siècle, ce sont le bruit, les images, la publicité, la multiplication des plans à la télévision, le marketing, la surabondance matérielle, l'érotisation massive des relations, l'hypervalorisation du narcissisme, les démesures financières, les appels téléphoniques et sms incessants, la dictature de la disponibilité permanente, la dispersion digitale, les renforcements narcissiques, Nous sommes saturés de bruits et de paroles. Nous en sommes envahis dans les rues, supermarchés, le métro par l'omniprésence des messages publicitaires et des chansons. 

Dans nos foyers -tous sommes inondés d'informations voire de verbiages par le biais de la télévision, de la radio et d'Internet. Le monde est celui d’un flux continu d'informations, de désirs et de consommation. Comme dit Barak Obama devant des étudiants : « Avec les Ipod et les ipad, les Xbox et les Playstations, l'information devient une distraction, une diversion, plutôt qu'un moyen d'autonomisation. » Un ancien stratège de Google, James Williams, résume la situation en ciblant les géants d'Internet comme responsables de «la forme la plus importante, standardisée et centralisée de contrôle de l'attention dans l'histoire de l'humanité ».

Il n'y a pas que certaines espèces animales qui sont en voie d'extinction. L'accès au silence et à l'écoute aussi. C'est ce que démontre le bioacousticien américain Gordon Hempton, fondateur et vice-président de One Square Inch of Silence. Depuis 35 ans, il répertorie les zones de notre planète encore à l'abri des nuisanceS sonores humaines. Selon ses recherches, à peine une cinquantaine d'endroits restent intouchés par des bruits de nature humaine, comme le bruit des avions de la production industrielle ou des autoroutes. 

L'Organisation Mondiale de la Santé place la pollution sonore au deuxième rang des menaces sur la santé publique, après la pollution de l'air. Aujourd'hui, les espaces de silence se sont réduits comme peau de chagrin. On parle partout et tout le temps. Il n'y a plus de moments d'interruption silencieuse, en particulier chez les plus jeunes. Mais ne nous y trompons pas, l'ennemi du silence, ce n'est pas seulement le bruit, c'est aussi la peur du silence. La connexion permanente, l'incessant flux de paroles imposé par les nouvelles technologies, la dépendance au téléphone portable, conduisent à le redouter. On se force parfois à parler pour éviter les « blancs ». Mais où est le problème ? Parfois, on n'a rien à dire. C'est un fait, et ce n'est pas un mal. Et parler pour ne rien dire peut, au contraire, revenir à noyer des paroles qui elles ont de l'importance. Pourtant, le silence est cet état dans lequel nous faisons retour sur nous-mêmes, nous approfondissons notre être ; un état dans lequel nous  méditons, rêvons, créons, réfléchissons, pleurons, prions. 

Alain Corbin, dans un ouvrage nécessaire, distingue plusieurs types de silence. Le silence absolu est d'abord religieux, c'est celui décrit par Bossuet, au XVIIe siècle, qui revient sans cesse sur la grandeur et la nécessité du silence pour entendre la voix de Dieu, Ensuite, les romantiques du 19e siècle, en consacrant l'âme sensible, ont loué les silences de la nature, du désert et des mers, de la montagne et de la campagne. Cette quête silencieuse demeure, à la marge, dans notre société contemporaine, avec, par exemple, la pratique des retraites en monastère, celle des randonnées solitaires en pleine nature ou encore de la méditation. Et enfin le silence de l'amour, si magnifiquement dépeint par le dramaturge Maurice Maeterlinck:  « Ce que vous vous rappellerez avant tout d'un être aimé profondément, ce ne sont pas les paroles qu'il a dites ou les gestes qu'il a faits, mais les silences que vous avez vécus ensemble ; car c'est la qualité de ces silences qui seule a révélé la qualité de votre amour et de vos âmes. »

Nos modes de vie altèrent en profondeur notre perception du temps. Nicole Aubert, sociologue et psychologue, professeur émérite à l'ESCP Europe, démontre comment la métaphore traditionnelle du temps qui passe et s'écoule a succédé depuis peu à celle d'un temps qui se comprime et s'accélère, d'un temps qui nous échappe sans cesse et dont le manque nous obsède. L'avènement de la communication instantanée et la dictature du temps réel et du fameux « ASAP » sont en train de changer radicalement notre culture temporelle. L'urgence a envahi nos vies : il nous faut réagir « dans l'instant », sans plus avoir le temps de différencier l'essentiel de l'accessoire. D'une certaine façon, même notre temps libre est considéré comme un temps de travail par la pression de la société de consommation et du marketing, Le temps devient donc un défi permanent voire un adversaire, On ressent de plus en plus le besoin de le ralentir, Et il y a là quelque chose de paradoxal : nous en avons beaucoup plus que nos aïeuls et pourtant avons le sentiment aigu d'en manquer toujours.

La multiplication des opportunités de relations, de d'informations et de connaissances est en voyages, réalité source d'angoisse. Elle nous entretient dans l'illusion que tout est possible, alors que dans le meilleur des cas, on ne peut en réaliser à chaque instant qu'une seule. Nous sommes poussés volontairement au zapping permanent.

Christophe André résume ces effets collatéraux de la modernité en quatre points : externalité, pléthore, vitesse et interruption. Autrement dit éloignement de notre intériorité, surabondance, fonctionnement en mode réactionnel permanent et discontinuité.

Avec des mots crus, le cardinal Sarah souligne les  effets de ces perturbateurs sur notre vie intérieure : « Le monde moderne transforme celui qui écoute en un être inférieur. Avec une funeste arrogance, la modernité exalte l'homme ivre d'images et de slogans bruyants, tuant l'homme intérieur [...l. Dans les prisons lumineuses du monde moderne, l'homme s'éloigne de lui-même. II est rivé à l'éphémère, de plus en plus loin de l’essentiel. »

Tous ces perturbateurs diminuent nos capacités intellectuelles, affectives et physiques. Ils nous tournent vers du futile, du superficiel et de l'inutile, flattant notre animalité, flétrissant notre humanité. Christophe André estime, avec un humour sérieux, que nous sommes en train de devenir des « imbéciles  impulsifs » atteint d'une maladie grave : la pléthorite abrutissante zappogène autocentrée et stressante. Ce mode d'être-au-monde appauvrit la réflexion, nous rend instables, handicapés de l'introspection, incapables d'être dans la non-action. Ils nous carencent en calme, en continuité, en lenteur, en neutralité visuelle ou sonore. Comme leurs homologues endocriniens, les perturbateurs de l'intériorité s'accumulent silencieusement dans nos âmes. Ils accomplissent en nous, lentement mais sûrement, leur œuvre délétère rompant notre unité et notre alignement corps-âme-esprit. Un Père du désert l'avait dit « ce qui est immodéré et à contretemps ne dure pas et est plus nuisible qu'utile. »

Jean Guilhem Xerri, Prenez soin de votre âme. petit traité d'écologie intérieure, p337-342.

 

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