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Comme la lune au milieu de l'eau...

18 Septembre 2018, 01:37am

Publié par Grégoire.

Comme la lune au milieu de l'eau...

Je connais maître Dogen par la traduction que Yoko Orimo fait de ses paroles, et je connais Yoko Orimo par la manière dont maître Dogen lui parle. Entre le XIIIe siècle et le XXIe, il y a une fenêtre. Il m'est arrivé de voir maître Dogen passer devant, d'entendre le bruit de ses pas sur des aiguilles de pin. Le travail de Yoko Orimo est de maintenir ouverte cette fenêtre dans la muraille du temps. Le Japon est un pays ni ancien, ni moderne.

Ce n'est pas un pays, mais une façon paradoxale d'apprivoiser le tigre de l'éternel en tirant ses moustaches éphémères. Moi, petit Occidental, nouveau-né de 67 ans, je sais que les fleurs sont les temples du monde, avec leur coeur vide et la pâleur qui les change à l'automne en fantômes.

Je ne sais pas d'où je le sais. Je retrouve cette illumination dans les éternuements de maître Dogen ou, non séparable, dans l'ascétique recherche de Yoko Orimo. La métaphysique des bébés est la seule qui ne trahisse ni la terre, ni le ciel. Elle les tripote, les agglomère entre ses fins doigts roses. L'ombre et la lumière sont soeurs jumelles. Le réel et l'irréel sont comme la fleur et la couleur de la fleur. Nos métaphysiques occidentales n'ont d'autre origine que celle d'une avidité, elle-même issue d'une angoisse infernale, d'un manque de confiance envers le vent sur les brins d'herbe.

L'Occident exsangue, au bord de se dévorer lui-même, s'en va depuis quelques temps voler aux Orientaux ce qu'il croit être leur « sagesse ». Dans ce pillage il le dénature, le change en cela seulement qu'il comprend : des techniques, des recettes, des savoirs. Mais la parole incompréhensible de maître Dogen est pure intelligence : elle ne saisit rien. Elle s'enroule autour de l'inconnu comme des liserons autour d'une barrière. Le verre éteint des yeux d'un mort, le feu sans flamme des yeux d'un nouveau-né - on ne peut les fixer que quelques secondes. Ces quelques secondes sont celles qui font le printemps, l'été, l'automne, l'hiver, le vrai, le faux. Ce que nous mesurons, devant celui qui est toute rigidité comme devant celui qui est toute souplesse, c'est le principe de délicatesse en quoi se déploie toute la vie.

Le mort n'est plus touché par le monde, le bébé ne l'est pas encore. Tous deux sont comme des fleurs qui n'ont pas de raison d'être, qui passent, qu'il convient d'honorer avec des paroles fraîches - celles des poètes ou des prophètes. Je sais qu'une pensée est juste quand elle me tape sur le coeur, qu'elle bourdonne à mes tempes. Le travail de Yoko Orimo me donne, souvent, cette migraine bienheureuse, la joie d'avoir tout trouvé et de ne pouvoir rien dire de ce tout.   

Christian Bobin, 

http://www.lemondedesreligions.fr/papier/2018/89/comme-la-lune-au-milieu-de-l-eau-art-et-spiritualite-du-japon-par-yoko-orimo-24-04-2018-7168_242.php

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