Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
QUE CHERCHEZ-VOUS ?

À la table des hommes..

7 Mai 2018, 04:08am

Publié par Grégoire.

À la table des hommes..

"Partir, dit-on, c'est mourir un peu. Mais partir d'où, pour aller où, et qu'entend-on par "mourir un peu" ? Comment le verbe mourir peut-il s'accommoder d'un adverbe de quantité alors qu'il désigne un événement à chaque fois unique, définitif, absolument inquantifiable ?

Il en est du verbe mourir comme du verbe aimer : leur adjoindre un adverbe de quantité, d'intensité ou de manière revient à en moduler le sens de façon radicale, l'air de rien. "Il m'aime / Elle m'aime / Je t'aime un peu, beaucoup, passionnément, à la folie... 

Pas du tout", scandent les amoureux sur un ton enjoué en effeuillant des marguerites. Mais la désinvolture n'est qu'un masque, le jeu s'avère bien plus sérieux qu'il n'y paraît car l'enjeu est extrême en vérité - il en va présentement, ardemment de l'amour.

On risque son cœur, sa joie, son plus vif espoir. L’amour, la mort : on ne badine ni avec l'un ni avec l'autre. Effeuiller le verbe mourir ainsi qu'une fleur des champs c'est mettre à nu son propre cœur, ses pensées, son espérance."

 

À la table des hommes..

Métamorphose et transgression. Les mondes de Sylvie Germain explorent les mystères les plus diffus de l’humain, de la vie, des générations, de la folie. Transmission et transgression. Genèse. Genèse de toute vie. Et le cœur des hommes, entre la grâce et le mal. Comment décrire ce paradigme sans en souiller la poésie, sans en abîmer la fragilité ? Sylvie Germain, au fil de cette œuvre insolite et de cette écriture dense, ici presque hallucinée, construit un univers nourri d’interrogations et dont la profondeur donne le vertige.

Elle puise dans la richesse des récits bibliques pour bâtir des paraboles imbibées de tissus de sens. Le livre de Tobias, la lutte de Jacob avec l’ange, ont inspiré « Nuit-d’Ambre » ou « Tobie des marais ». Il y a aussi cette question de l’effacement, de la vie invisible, explorée dans « Hors champ » ou « Jours de colère », prix Femina 1989.

L’enfant porcelet

« À la table des hommes » convie une bête symbolique, le porc, animal sacrificiel chez les Cananéens, image du péché dans les Évangiles : « Ces truies qui retournent se vautrer dans la boue. » Les premières pages ne sont que bruissements, ahanements et feulements, et le craillement d’une corneille familière. Odeur d’humus et de fougères, terre froide, puanteur de chairs. Un porcelet se nourrit à la mamelle d’une femme dans un paysage ravagé. Quelle époque ? On le découvrira au fil du récit.

La métamorphose se joue au cours d’une scène d’une violence folle. Le pourceau devient homme, dépourvu de tout, vêtements et préjugés. Des villageois le recueillent, il vit chez une vieille, dans une caravane sans roues, houspillé par des gamins sournois tandis que commence le lent travail d’apprentissage. Tout grouille comme dans une scène de Teniers. Babel, devenu Abel par la grâce d’une Zelda en quête de géniteur, après un long voyage s’arrête auprès de Clovis, entêté à résoudre Dieu à une hypothèse mathématique, et de son frère Rufus, garçon simplet qui aime rire. Apprendre, oui, mais apprendre à sauver sa nature animale n’est pas aisé. Quelle folie. Quelle sombre et belle folie.

« À la table des hommes », de Sylvie Germain, éd. Albin Michel, 272 p., 19,80 €.

https://www.sudouest.fr/2016/01/03/vautre-dans-un-joyeux-peche-2232560-4670.php

« C'est incroyable comme elle ressemble à ses personnages. »

Le murmure est d'une fervente lectrice découvrant la grâce subtile de Sylvie Germain. C'était en mai dernier, au Salon du livre de Prague dont la France était l'invitée d'honneur. Silhouette d'elfe, fin visage triangulaire dévoré par un immense regard d'eau claire, la romancière, venue dédicacer ses ouvrages devant un public tchèque enthousiaste, semble tout droit sortie d'un de ces récits fabuleux dont elle a le secret. Sous ses allures d'éternelle enfant à la façon de Valentine que l'âge rend «de plus en plus rêveuse, fragile, voire apeurée» dans son dernier roman, Tobie des marais (Gallimard, 1998), Sylvie Germain cache une puissance créatrice ayant désormais atteint sa pleine maturité. C'est sur les conseils de l'écrivain Roger Grenier, à qui elle avait envoyé un recueil de nouvelles rédigées après sa thèse de philosophie, que la jeune femme s'est lancée dans l'écriture d'un premier roman. En 1985, à 31 ans, elle faisait une entrée remarquée en littérature et abondamment récompensée puisque Le livre des nuits, fantastique conte-fleuve de sept cents pages, ne reçut pas moins de cinq prix. En 1989, Jours de colère (Folio) fut couronné par le Femina. Et dix ans plus tard, les treize ouvrages que cette travailleuse acharnée compte à son actif constituent une œuvre impressionnante de force et de cohérence, traversée par une question centrale: l'énigme du mal, qu'il s'agisse des horreurs de la guerre d'Algérie dans Le livre des nuits ou des crimes commis sur les enfants à travers L'enfant méduse (Folio). Chez elle, imaginaire et mysticisme se rejoignent constamment. D'où cet étrange univers, mi-concret, mi-sacré, dans lequel la dimension métaphysique côtoie le lyrisme le plus sensuel tandis que les emprunts à la Bible sont habilement transposés dans le monde d'aujourd'hui. 

Souvent sollicitée pour donner une conférence ou participer à un colloque, cette solitaire quitte peu la ville de Pau où elle vit avec son ami, photographe polonais. Alors, pourquoi cette escapade dans la capitale de la Bohême? Un lien puissant relie Sylvie Germain à cette ville où un élan du cœur l'amena à vivre et à enseigner entre 1986 et 1994. De sa «période tchèque» sont nés trois romans, La pleurante des rues de Prague, Immensités et Eclats de sel (Folio), ainsi qu'un portrait du poète Bohuslav Reynek.

Le cheminement spirituel d’une jeune femme hors du commun

Dans cette biographie, Etty Hillesum apparaît sous la plume de Sylvie Germain à la fois comme un maître de sagesse, un guide spirituel et un modèle de résistance intérieure. Déportée et morte en 1943 à Auschwitz, la jeune femme laissera derrière elle une œuvre spirituelle brève mais intense. Au milieu de la barbarie ambiante, souhaitant étouffer en elle et autour d'elle tout sentiment de haine, elle déclare vouloir être « le cœur pensant de tout un camp de concentration ».

« Hantée par la Shoah, Sylvie Germain fait resurgir avec une intensité poignante la figure lumineuse de cette femme qui ne fut pas une “sainte” au sens propre du terme mais un “franc-tireur assez déroutant”. »

L’Express

Commenter cet article