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Ordonner au soleil de se coucher

21 Avril 2018, 02:49am

Publié par Grégoire.

Ordonner au soleil de se coucher

 J’ignore comment il avait pu monter sur le toit de tôle. Comment il ne brûlait pas ses pieds nus. Mais il était là, dressé sur cette pièce de toub comme à la proue d’un navire, devant une mer déjà retirée. Un œil fermé, le bras droit tendu et son regard armé dessus, il était là, défiant le soleil couchant sur l’horizon, intimant du doigt à l’astre de fuir à son tour. Il a posé le bout de son index sur le cercle rouge et, imperceptiblement, appuie dessus, sans trembler. Comme une cerise sur une nappe, le soleil explose sur l’horizon, sous le doigt de l’enfant. Quelques nuages, serviles janissaires, tentent d’en éponger les éclaboussures. Chaque soir, faute de mieux, un enfant paré de loques et de poussière met un terme à sa journée de réfugié, et à celle du camp, du bout de son doigt. Chaque soir un tout petit enfant exilé du Sahara convoque l’astre royal à la barre de son tribunal de tôle ondulée et intime au despote de disparaître de son occident. Chaque soir un enfant sahraoui éteint le plomb fondu du jour et plonge son peuple, pour quelques heures, dans un songe de liberté.

Jean-françois Debargue

(Procédures & mode d’emploi)

Lorsqu'en 1991 le Front Polisario signe après 16 ans de guerre le cessez le feu per-mettant à la mission mandatée par l'ONU, la Minurso, d'organiser un référendum d'auto-détermination au Sahara Occidental, personne n'imagine que près de 20 ans plus tard la République arabe sahraouie démocratique (RASD) sera encore une république en exil, celle du peuple sahraoui, réfugié en plein désert algérien dans ces camps de l'oubli.
Pourquoi rien ne bouge au Sahara Occidental, dernière colonie d'Afrique, depuis plus de trois décennies ? Pourquoi continue-t-on à faire de l'aide d'urgence ou à mettre en place éducation et formations qualifiantes pour un avenir hypothéqué par le gel du processus de la décolonisation ? "Qu'avons-nous de moins que les espèces animales et végétales que vous protégez ?" me demandait une amie sahraouie.
Humanitaire, je fais partie de ceux qui entendent ou se posent ces questions et doivent les relayer à qui de droit. J'ai choisi de le faire, avec les armes émoussées de la parole et de l'écriture. Transmettre, c'est aussi vouloir être contagieux de soi-même. Vivant depuis deux ans dans mes familles d'accueil, j'ai voulu témoigner de la vie quotidienne par le récit, par les portraits esquissés, par la poésie, de cette réalité oubliée ou ignorée depuis 35 années.
De mes notes prises chaque jour est né peu à peu un journal lors de mes retours à Alger. Ce " Cri des pierres ", puisque les hommes font preuve d'un silence assourdissant, est entre vos mains aujourd'hui.

Berger puis éleveur d'ovins et technicien agricole, Jean-François Debargue a choisi de quitter sa ferme d'Auge pour coordonner deux projets en tant que volontaire bénévole dans un camp de réfugiés sarhaouis, en plein désert saharien. Il y vit depuis fin 2007 et partage la vie quotidienne des familles dans l'un des quatre principaux camps de cette république exilée en Algérie.

 

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