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« L’Art d’un homme libre »

24 Mars 2018, 04:23am

Publié par Grégoire.

« L’Art d’un homme libre »

Un mastodonte de près de 700 pages, un gigantesque cheval de Troie qui nous arrive de Chine... Le titre ne ment pas: La Montagne de l'âme est bien un roman vertigineux. Par sa taille, par les abîmes qu'il affronte, par le souffle qui le traverse. 

Aux commandes, un cosaque à la plume débridée: Gao Xingjian, 55 ans, nouveau timonier d'une littérature qui fut si longtemps bâillonnée sous l'étouffoir de la Révolution culturelle. A l'époque, ce romancier-dramaturge fut contraint de détruire ses manuscrits et de boire à grandes gorgées l'eau croupie de la propagande communiste. Puis, à la fin des années 70, un timide dégel lui permit de publier ses premiers livres. C'est dans les théâtres de Pékin que Gao Xingjian se fit d'abord connaître, mais l'une de ses pièces - Arrêt d'autobus - fut interdite en 1983, et il devint la cible d'un régime qui s'acharna à le renvoyer dans les oubliettes de la censure. Il quitta alors ses pénates et entreprit une longue odyssée à travers la Chine profonde, avant de s'éclipser: en 1988, ce traducteur de Ionesco et de Beckett s'exila à Paris, où il termina La Montagne de l'âme - laquelle culmine très haut dans le ciel des lettres chinoises. 

 

Nous sommes au bout du monde, sur de ténébreux sentiers qui serpentent entre le Tibet et les gorges du Yang-tseu kiang. Le narrateur est un écrivain qui fut «ré-éduqué» sous Mao et se dit «réfugié depuis sa naissance». Il a décidé de fuir le vacarme des villes pour explorer, sac au dos, une Chine qui semble encore vivre à l'heure de Confucius. Son but? Abandonner la civilisation. Et parvenir au pays où l'on n'arrive jamais, la mystérieuse «montagne de l'âme» sur laquelle «tout est à l'état originel». Au hasard des pistes poussiéreuses, au fil du pinceau et de la plume, il consigne le moindre détail de ses vagabondages, raconte ses divines robinsonnades dans cet empire du Milieu qui secoue peu à peu le joug communiste pour retrouver ses rêves et ses rites, ses chimères et ses légendaires diableries. 

Un guide du routard céleste
Entre ciel et terre, entre les sources de la rivière Noire, la falaise des Immortelles et le royaume des Serpents, notre pèlerin crapahute de villages en forêts, recueille des chants populaires, devise avec des calligraphes et des bonzes, de vieux botanistes et quelques femmes fatales. Clopin-clopant, il apprendra l'art de la métamorphose: à l'intoxication politique qui a ravagé sa jeunesse, ce Sindbad taoïste oppose la désintoxication spirituelle, afin, dit-il, de conjurer «la stupidité de l'espèce humaine». 

 

Evidemment, il ne parviendra pas à déflorer les cimes inaccessibles de la montagne de l'âme... Mais sa victoire est intérieure: c'est le chemin du ciel qu'il découvre au coeur de cet Orient fantomatique dont il ranime la magie, dans un joyeux tohu-bohu de pagodes et de lampions, d'ombrelles et de jonques, de moinillons et de sorciers, de moustaches et de chapeaux pointus. 

Chronique ethnographique, voyage vers l'au-delà, quête d'une sagesse perdue, ce roman inclassable a l'épaisseur de la Grande Muraille et la légèreté d'une fumée d'opium. En le lisant, on pense sans cesse aux célèbres sagas de la Chine médiévale. Certes, on n'y trucide plus les voyageurs pour en faire des raviolis comme dans Au bord de l'eau; certes, les bâtons de bambou ne se transforment plus en dragons comme dans La Pérégrination vers l'ouest, mais La Montagne de l'âme possède la même fraîcheur, la même insouciance baladeuse, la même grâce cristalline. 

Les Chinois, on le sait, ont inventé la boussole. L'intrépide Gao Xingjian, lui, vient d'écrire le plus déboussolant des romans: un guide du routard céleste dont les pages se dispersent sous les vents du large, comme des cerfs-volants. C'est un enchantement. 

La Montagne de l'âme, par Gao Xingjian. Trad. par Noël et Liliane Dutrait.

 

 

ne pas oublier la révolution culturelle

« …les gens ne veulent pas écouter tes vérités périmées, il préfèrent aller voir des films d’hollywood avec leurs fantasmes fabriqués… » 
« … tu dois trouver un ton pondéré, étouffer la colère accumulée en toi, avancer tranquillement, pour raconter ces impressions mêlées…. »
« Son expérience passée s’accumule dans les replis de ta mémoire. Comment faire pour les dérouler couche après couche, les dissocier pour les explorer un à un, et considérer d’un regard froid les événements qu’il a vécus : toi c’est toi, lui c’est lui. »

Dans « le livre d’un homme seul » Gao Xingjian revient sur le sujet récurent de son œuvre : la révolution culturelle chinoise.

Divers récits, épisodes probablement vécus par l’auteur témoignent des injustices, des souffrances, des bouleversements humains que la révolution culturelle engendra durant les dix années qu’elle durera (de 1966 jusqu’à la mort de Mao et l’arrestation de la bande des quatre).

Dans le « livre d’un homme seul » le narrateur est passablement désabusé, il pense que l’horreur qu’il a vécue n’intéresse plus « … les gens ne veulent pas écouter tes vérités périmées… ». Devant ce besoin impérieux de raconter et le relatif désintérêt « des gens » sur le sujet il s’interroge sur le méthode de communication « … tu dois trouver un ton pondéré, étouffer la colère accumulée en toi, avancer tranquillement, pour raconter ces impressions mêlées… ». Il témoigne aussi sur la difficulté du travail de mémoire « …son expérience passée s’accumule dans les replis de ta mémoire ; Comment faire pour les dérouler couche après couche, les dissocier, pour les explorer un à un, et considérer d’un regard froids les événements qu’il a vécus : toi c’est toi, lui c’est lui. »
Dans « Livre d’un homme seul » Gao Xingjian fait le récit de sa vie. En parallèle il narre le passé en Chine, passé aux tonalités multiples, heureuses, pendant l’enfance, auprès de sa famille, humiliantes, dévastatrices à partir de la Révolution Culturelle, et le présent dans le monde occidental. Dans ce présent, ni les amitiés, ni l’amour très sexué avec sa partenaire Européenne Marguerite, n’arrive à panser efficacement les plaies encore vives, renforçant son sentiment de solitude. 

Moins poétique dans le contenu et la forme que « la montagne de l’âme », « le livre d’un homme seul » n’en est pas moins un texte remarquable par force de description de la Révolution Culturelle, et le témoignage d’un intellectuel sur la force aliénante du passé sur le présent fut il agréable.

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