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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Vivez-vous réellement ce que vous êtes, ou ce que vous vous êtes toujours persuadé d'être... ?

24 Octobre 2017, 04:44am

Publié par Grégoire.

Vivez-vous réellement ce que vous êtes, ou ce que vous vous êtes toujours persuadé d'être... ?

..tous les romans de tous les temps se penchent sur l'énigme du moi. Dès que vous créez un être imaginaire, un personnage, vous êtes automatiquement confronté à la question : qu'est-ce que le moi ? Par quoi le moi peut-il être saisi ? C'est une des questions fondamentales sur lesquelles le roman en tant que tel est fondé. Par les différentes réponses à cette question, si vous le vouliez, vous pourriez distinguer différentes tendances et, peut-être, différentes périodes dans l'histoire du roman.

L'approche psychologique, les premiers narrateurs européens ne la connaissent même pas. Boccace nous raconte simplement des actions et des aventures. Cependant, derrière toutes ces histoires amusantes, on discerne une conviction : c'est par l'action que l'homme sort de l'univers répétitif du quotidien où tout le monde ressemble à tout le monde, c'est par l'action qu'il se distingue des autres et qu'il devient individu. Dante l'a dit : "En toute action, l'intention première de celui qui agit est de révéler sa propre image." Au commencement, l'action est comprise comme l'autoportrait de celui qui agit. Quatre siècles après Boccace, Diderot est plus sceptique: son ami Jacques le Fataliste séduit la fiancée de son ami, il se soûle de bonheur, son père lui file une raclée, un régiment passe par là, de dépit il s'enrôle, à la première bataille il reçoit une balle dans le genou et boite jusqu'à sa mort. Il pensait commencer une aventure amoureuse, alors qu'en réalité il avançait vers son infirmité. Il ne peut jamais se reconnaître dans son acte. Entre l'acte et lui, une fissure s'ouvre. L'homme veut révéler par l'action sa propre image, mais cette image ne lui ressemble pas. Le caractère paradoxal de l'action, c'est une des grandes découvertes du roman. Mais si le moi n'est pas saisissable dans l'action, où et comment peut- on le saisir ? Le moment arriva alors où le roman, dans sa quête du moi, dut se retourner du monde visible de l'action et se pencher sur l'invisible de la vie intérieure. Au milieu du XVIIIème siècle Richardson découvre la forme du roman par lettres où les personnages confessent leurs pensées et leurs sentiments. (...) Richardson a lancé le roman sur la voie de l'exploration de la vie intérieure de l'homme.

On connaît ses grands continuateurs: le Goethe de Werther, Laclos, Constant, puis Stendhal et les écrivains de son siècle. L'apogée de cette évolution se trouve, me semble- t- il, chez Proust et chez Joyce. Joyce analyse quelque chose d'encore plus insaisissable que "Le Temps perdu" de Proust: le moment présent. Et pourtant, il nous échappe complètement. Toute la tristesse de la vie est là. Pendant une seule seconde, notre vue, notre ouïe, notre odorat enregistrent (sciemment ou à leur insu) une masse d'événements et, par notre tête, passe un cortège de sensations et d'idées. Chaque instant représente un petit univers, irrémédiablement oublié l'instant suivant. Or, le grand microscope de Joyce sait s'arrêter, saisir cet instant fugitif et nous le fait voir. Mais la quête du moi finit, encore une fois par un paradoxe: plus grande est l'optique du microscope qui observe le moi, plus le moi et son unicité nous échappent: sous la grande lentille joycienne qui décompose l'âme en atomes, nous sommes tous pareils. Mais si le moi et son caractère unique ne sont pas saisissables dans la vie intérieure de l'homme, où et comment peut- on les saisir ? (...) 
La quête du moi a toujours fini et finira toujours par un paradoxal inassouvissement. Je ne dis pas échec. Car le roman ne peut pas franchir les limites de ses propres possibilités, et la mise en lumière de ces limites est déjà une immense découverte, un immense exploit cognitif. Il n'empêche qu'après avoir touché le fond qu'implique l'exploration détaillée de la vie intérieure du moi, les grands romanciers ont commencé à chercher, consciemment ou inconsciemment, une nouvelle orientation.

On parle souvent de la trinité sacrée du roman moderne: Proust, Joyce, Kafka. Or, selon moi, cette trinité n'existe pas. Dans mon histoire personnelle du roman, c'est Kafka qui ouvre une nouvelle orientation: orientation post- proustienne. La manière dont il conçoit le moi est tout à fait inattendue. Par quoi K. est-il défini comme être unique ? Ni par son apparence (on n'en sait rien), ni par sa biographie (on ne la connaît pas), ni par son nom (il n'en n'a pas), ni par ses souvenirs, ses penchants, ses complexes. Par son comportement ? Le champ libre de ses actions est lamentablement limité. Par sa pensée intérieure ? Oui, Kafka suit sans cesse les réflexions de K mais celles-ci sont exclusivement tournées vers la situation présente: qu'est- ce qu'il faut faire là, dans l'immédiat ? aller à l'interrogatoire ou s'esquiver ? obéir à l'appel du prêtre ou non ? Toute la vie intérieure de K est absorbée par la situation où il se trouve piégé, et rien de ce qui pourrait dépasser cette situation (les souvenirs de K, ses réflexions métaphysiques, ses considérations sur les autres) ne nous est révélé. Pour Proust, l'univers intérieur de l'homme constituait un miracle, un infini qui ne cessait de nous étonner. Mais là n'est pas l'étonnement de Kafka. Il ne se demande pas quelles sont les motivations intérieures qui déterminent le comportement de l'homme. Il pose une question radicalement différente: quelles sont encore les possibilités de l'homme dans un monde où les déterminations extérieures sont devenues si écrasantes que les mobiles intérieurs ne pèsent plus rien ? En effet, qu'est-ce que cela aurait pu changer au destin et à l'attitude de K s'il avait eu des pulsions homosexuelles ou une douloureuse histoire d'amour derrière lui ? Rien.

Milan Kundera, l'art du roman.

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