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J'aime la Bretagne, j'y trouve le sauvage, le primitif. Quand mes sabots résonnent sur ce sol de granit, j'entends le ton sourd, mat et puissant que je cherche en peinture " Gauguin 1888..

5 Novembre 2017, 05:11am

Publié par Grégoire.

J'aime la Bretagne, j'y trouve le sauvage, le primitif. Quand mes sabots résonnent sur ce sol de granit, j'entends le ton sourd, mat et puissant que je cherche en peinture " Gauguin 1888..

 

À l'occasion de l'exposition au Grand Palais, Stéphane Guégan publie Gauguin, voyage au bout de la Terre. L'occasion pour l'historien, critique d'art et conservateur au musée d'Orsay de débarrasser l'artiste de ses légendes. Ce faisant, il livre le portrait d'un homme ayant eu autant besoin de sacré que de chairs adolescentes, qui a témoigné d'une ferveur religieuse autant que d'un érotisme lascif. Qui a creusé un style libre certes, mais sur la base d'emprunts multiples. Gauguin, génie et sale type? Il concentre les ambiguïtés de son époque.

 

LE FIGARO. - Faut-il voir en Gauguin un anarchiste bouffeur de curés comme l'indique, dans l'exposition au Grand Palais, sa statue de l'évêque des Marquises caricaturé avec des cornes? Mais, dans ce cas, que veulent dire ses christs dans sa peinture, et jusque dans l'énigmatique Portrait de l'artiste au Christ jaune, également présent au sein de la rétrospective?

 

Stéphane GUÉGAN. - Le conflit qui a pu l'opposer à l'autorité épiscopale, aux Marquises, continue à alimenter la légende d'un anticléricalisme de stricte obédience. Gauguin s'emporte dans ses écrits contre le dogmatisme de l'Église et, à l'occasion, le puritanisme hypocrite de certains membres du clergé. Il n'en reste pas moins un catholique convaincu, un lecteur de la Bible. Il appartient depuis les années de lycée, où il a reçu un enseignement religieux, à la famille du catholicisme libéral, qui accepte les valeurs démocratiques modernes. En progressiste laïc, Pissarro reproche à son ancien disciple d'avoir renoué avec la peinture sacrée et son message dès la Bretagne. Au moment où la IIIe République suspend ses commandes de tableaux religieux, lui en peint, sincèrement, à Pont-Aven comme à Tahiti. En Polynésie, il prend le parti des catholiques contre les protestants et cherche une manière de synthèse théologique dans les tableaux où les rites dialoguent. L'un de ses tout derniers chefs-d'œuvre représente Adam et Ève, socle de son obsession du mal et de son éthique du rachat.

Anticolonialiste ou raciste?

Ni l'un, ni l'autre! Mais nuançons et revenons à ses expériences concrètes de l'ailleurs. Comme je l'écris, au prix d'un jeu de mots, Tahiti ce n'est pas la terre promise, c'est la terre permise, une terre française. Dès le séjour martiniquais de 1887, il fait le choix de l'entre-deux, il va à la rencontre de l'autre dans un contexte administratif qui le facilite. Ses tableaux antillais sont de pures merveilles, détachées de toute présence européenne. Il donne sciemment un équivalent plastique à la créolité languide des Fleurs du mal, qu'il connaissait par cœur. On lui reproche d'avoir gommé les effets de la présence française, surtout dans les cas des deux séjours tahitiens. Ce n'est pas vrai. Ce que Gauguin peint, c'est une société en mutation, qui préserve la meilleure part de ses traditions sous les robes missionnaires. On écrit naïvement ici et là qu'il aurait déchanté à son arrivée, comme s'il ignorait les évolutions sociétales et culturelles de l'île depuis Bougainville, comme s'il croyait en béotien - lui qui a tant navigué dans sa jeunesse - à l'altérité pure. Enfin ce républicain, petit-fils de la militante socialiste et féministe Floran Tristan, fils d'un journaliste quarante-huitard n'a pas rompu avec l'idéal de la France civilisatrice, bien qu'il en ait noté et critiqué les dysfonctionnements sur place. De races, il parle aussi, comme tout le XIXe siècle, de même qu'il parle de nègreries ou de sauvageries sans intention péjorative. Il ne croit pas nécessaire, c'est vrai, de renoncer à ce dont il est le produit pour entrer dans la connaissance des individus, des cultures et des religions autres. Sa rupture proclamée avec la civilisation occidentale n'a pas plus de réalité que la xénophobie que certains désormais lui prêtent.

Ne s'est-il pas conduit, ainsi que le dénonce la vulgate de la repentance, comme un petit blanc exploiteur, un homme ayant abandonné femme et enfants pour des vahinés adolescentes?

Après avoir été célébré comme l'incarnation héroïque de toutes les libertés, de toutes les marges et de tous les combats, grosso modo jusqu'aux lendemains de 1968, la tendance s'est inversée sous la pression des études postcoloniales et féministes. Du royaume du bien, il a brutalement chuté dans l'enfer du mal. Notons que ses détracteurs les plus farouches, femmes et hommes, n'ont pas toujours une connaissance exacte de sa vie et de son œuvre, ce qui est un peu gênant quand on s'érige en juges et qu'on confond, par anachronisme et idéologie, la compréhension du passé et sa condamnation depuis les critères d'aujourd'hui. Mais où, suivant le manichéisme actuel, situer un homme qui se conduit à la fois en colon (lesquels étaient soumis à la loi commune) et en défenseur des autochtones dès qu'une injustice criante lui est rapportée? Du reste, les rapports de police, surtout aux Marquises, décrivent un homme qui fait la bringue avec les natifs. Parmi eux Gauguin avait de solides et savants amis. Il les encourageait à fronder les règles de la collectivité. À mes yeux, il est ainsi l'homme de la troisième voie, pour le dire comme Camus. Concernant les vahinés, Gauguin se coule dans les habitudes de l'île, où l'on devient une femme à part entière, maternité comprise, dès l'âge de 13 ans. Ne confondons pas les prostituées de Papeete et ses différents concubinages qui ne heurtaient aucunement la population de l'arrière-pays. Il a beaucoup reçu des femmes, et pas seulement de quoi satisfaire sa pente jouisseuse.

Néanmoins, dans quelle mesure son immersion dans les sociétés océaniennes peut-elle être qualifiée de sincère?

La disqualification de Gauguin, qui m'intéresse beaucoup, a commencé par là. Dans les années 1970, on s'est mis à affirmer que ce supposé ethnographe ne connaissait pas le tahitien, ni la langue, ni la culture, ni les rites. Du vent... En conséquence, sa peinture, quoi qu'il ait dit des orientalistes des Batignolles, ne valait guère mieux que l'exotisme banal. Puis, en y regardant de plus près, certains spécialistes ont pu démontrer que les connaissances du peintre étaient loin d'être limitées, et son enquête de terrain insincère. Le travail en cours sur les manuscrits tahitiens, passionnant, nous permettra de mieux comprendre la démarche d'acculturation qu'il s'impose dès le premier séjour. L'extraordinaire exposition «Gauguin. Tahiti» de 2003 au Grand Palais a marqué une avancée certaine en ce sens. La présente, et non moins passionnante par l'éclairage très neuf qu'elle jette sur le céramiste et le bricoleur multiculturel, nous rappelle utilement qu'un artiste, si soucieux soit-il d'épouser ses sources, n'en reste pas moins un inventeur de forme et un générateur de pensée et de poésie. Le génie de Gauguin déborde toujours les pauvres critères, les frigides reproches, du «politiquement correct».

À lire: Gauguin, voyage au bout de la Terre, Stéphane Guégan, Éditions du Chêne, 192 pages, 29,90 €

 

J'aime la Bretagne, j'y trouve le sauvage, le primitif. Quand mes sabots résonnent sur ce sol de granit, j'entends le ton sourd, mat et puissant que je cherche en peinture " Gauguin 1888..