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Pays de neige

23 Mai 2017, 04:16am

Publié par Grégoire.

Le 16 avril 1972 Yasunari KAWABATA disparaissait, laissant une des œuvres les plus marquantes de la littérature japonaise et mondiale du XXème siècle. Prix Nobel 1968.

Le 16 avril 1972 Yasunari KAWABATA disparaissait, laissant une des œuvres les plus marquantes de la littérature japonaise et mondiale du XXème siècle. Prix Nobel 1968.

« La nuit se tenait immobile, figée, sans le moindre soupçon de brise, et le paysage se revêtait d'une austère sévérité. On avait l'impression qu'un grondement sourd, dans le sol, répondait au crissement du gel qui resserrait la neige partout sur l'étendue. Il n'y avait pas de lune. Les étoiles, par contre, apparaissaient presque trop nombreuses pour qu'on crût à leur réalité, si scintillantes et si proches qu'on croyait les voir tomber et se précipiter dans le vide. Le ciel se retranchait derrière elles, toujours plus profond et plus lointain, là-bas, vers les sources enténébrées de la nuit.»

Yasunari Kawabata est considéré comme le plus grand auteur japonais du vingtième siècle et Pays de neige, comme son oeuvre maîtresse.


L'intrigue est simple : Shimamura, un aristocrate désoeuvré de Tokyo, lors d'un voyage dans une station thermale dans les montagnes du nord du Japon, s'éprend d'une geisha, Komako. Abandonnant périodiquement femme et enfants, il revient dans la station thermale pour retrouver Komako, qui est follement amoureuse de lui.
«Ce fut alors qu'une lumière lointaine vint resplendir au milieu du visage. Dans le jeu de reflets, au fond du miroir, l'image ne s'imposait pas avec une consistance suffisante pour éclipser l'éclat de la lumière, mais elle n'était pas non plus incertaine au point de disparaître sous elle. Et Shimamura suivit la lumière qui cheminait lentement sur le visage, sans le troubler. Un froid scintillement perdu dans la distance (...)»
Il y a quelque chose d'insaisissable dans ce roman et on en est constamment à se demander si c'est son caractère poétique ou son appartenance à la culture nippone qui en est la cause. Peu importe, ce flou est envoûtant. Il est difficile de cerner le véritable propos avec précision. Risquons-nous quand même : on y voit un homme envoûté par les traditions millénaires du Japon, par la beauté des femmes, par la pureté de la neige. Ce Shimamura est plein de regrets, regret d'une pureté perdue dont la montagne et la neige semblent les symboles.

 

«Et pourtant tout l'amour de la femme du Pays de Neige s'évanouirait avec elle, ne laissant en ce monde pas même une trace aussi certaine qu'une toile de Chijimi ! (toile blanchie à la neige selon un vieux procédé artisanal) Car si l'étoffe est le plus fragile des produits de l'artisanat, un bon Chimaji néanmoins, quand on en prend convenablement soin, garde sa qualité et le vif de ses couleurs un demi-siècle au moins, et ne s'use complètement que bien longtemps après. Ainsi songeait Shimamura, méditant sur l'inconstance des intimités entre les humains, leur durée éphémère qui ne connaît pas même la longueur d'existence d'un bout de toile...»


Toujours en retrait, il s'accroche à Komako, à ce lieu perdu, incapable de le quitter, fasciné par la vie qui se déroule devant lui, comme un entomologiste devant des insectes.

«Les choses allaient ainsi jour après jour. Prendre la fuite et se cacher, c'était tout ce que pouvait vouloir faire Komako, si d'aventure elle se demandait où cela pouvait bien la mener. Mais elle n'en était que plus séduisante dans ce nimbe invisible de désespérance et de perdition.»


Ou encore :

«L'agonie et la mort des insectes, par exemple, occupait ici une part de son loisir. [...] Sur l'écran métallique de sa fenêtre, il y avait des papillons de nuit, longtemps immobiles, qui finirent eux aussi, par tomber comme des feuilles mortes. Il y en avait aussi, posés sur le mur, qui glissaient soudain et tombaient au sol. La richesse somptueuse, la beauté prodiguée sur ces vies éphémères plongeait Shimamura dans de longues méditations contemplatives, l'insecte au creux de la main.»
Seule la violence des événements le ramènera à Tokyo.
Ce roman unique nous invite à la relecture. Unique.

Yasunari KAWABATA, Pays de neige. 1947. traduit du japonais par Armel Guerne

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