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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Maria

26 Mars 2017, 04:34am

Publié par Grégoire.

Maria

Elle dit "C'est Maria" puis elle se tait. A l'autre bout du téléphone son silence est si pur qu'on rêverait de ne jamais le rompre. "C'est Maria." La voix de la gitane, si jeune, enceinte, vibre dans une nuit profonde d'avant Dieu. Un bijou de voix sur un écrin noir. Le timbre est sourd. On est à l'intérieur du coeur noir d'une rose, on ne perçoit plus la rumeur distrayante du temps, on est au centre du miracle. "C'est Maria." Son enfant verra le jour dans quinze jours, il donnera au monde la flamme de ses petits yeux gitans, en attendant, il n'y a que la voix étonnée de celle qui le porte. Elle est seule avec sa bonté qu'elle ne connaît ni n'entend. C'est avant la création, avant l'ouverture des portes du paradis, Dieu n'est pas encore levé. Adam et Eve sont des paysans. Les gitans les ont précédés. Ils poussaient leurs caravanes sur la Voie lactée. Ils dormaient dans le noir entre les étoiles. Ils frottaient leurs mains pour réchauffer Dieu qui n'est que chair, sang et voix. "C'est Maria." Elle se présente toujours ainsi au téléphone, comme si elle était à l'extérieur d'elle-même, comme si elle poussait quelqu'un devant elle par timidité, pour ne pas apparaître la première sous la lumière toujours faussée d'une conversation, et ce quelqu'un c'est elle, "C'est Maria". Ces deux mots sont tout ce qu'il y a à penser dans la vie. Il n'y a jamais eu d'autre énigme que celle du surgissement d'un humain dans sa voix, dans ses mots, dans l'incendie d'un silence. 

La première fois que je la rencontre elle a dix ans, peut-être sept : les enfants gitans semblent toujours plus âgés tant leurs chairs sont lourdes du sang divin de l'expérience. C'est à Avignon, en été. Elle est à côté de son frère Sorin. Je suis plus impressionné par leur apparition que si je voyais le pape en personne. Ils sont surnaturellement silencieux. Deux blocs de pensée avec des émeraudes dans la pierre de la chair, à la place des yeux. Un roi et une reine dont tout le monde ignore la présence dans les rues poussiéreuses de soleil. Je n'ai jamais quitté ma ville, jamais quitté ma chambre et tout d'un coup je découvre les ambassadeurs du grand ciel : deux chefs-d'oeuvre qui bougent à peine, ne parlent pas, dévorent l'azur des yeux. Dans cent ans je ne serai plus là, mais mon ombre se souviendra toujours d'eux comme du sublime alliage du farouche et du pur. "C'est Maria." Elle s'annonce et s'efface dans le même souffle. Les gitans ont des pudeurs de violette. Son nom qu'elle jette en avant d'elle dans le froid astral est comme ces nourrissons que les religieuses trouvaient aux portes des églises, un nom confié au soin de Dieu qui est là pour ça, pour arrêter l'hémorragie du bleu, la mise aux ténèbres d'un coeur simple, la terreur intime d'être un jour abandonné. "C'est Maria." Il ne se passe plus rien dans nos paroles. Nos images nous ont aveuglés. Nous avons lavé nos visages de l'âme qui nous gênait. Dieu est à des années-lumière de nous, même si un nouveau-né l'attrape d'un petit tour de main. Les gitans, les chats errants et les roses trémières savent quelque chose sur l'éternel que nous ne savons plus. 

C Bobin, l'homme-joie

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