Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
QUE CHERCHEZ-VOUS ?

L'atelier de Giacometti

12 Février 2017, 05:00am

Publié par Grégoire.

L'atelier de Giacometti

Je vous propose de faire un détour, d’aller de A à B en passant par toutes les autres lettres de l’alphabet. C’est mon infirmité à moi, c’est ma manière digressive d’aller vers les choses, peut-être par peur qu’elles s’enfuient si je vais tout droit vers elles. 

On va installer dans l’air une toute petite écuelle de chat. On va la perdre et on va la retrouver tout à la fin. C’est l’écuelle d’un petit chat noir qui se trouve dans cette maison. Elle est placé sous une chaise, près d’une porte-fenêtre, et donc le matin elle est comme criblée par les flèches du soleil. 

Je cherche du secours dans tout ce que je vois, et un matin mes yeux se sont portés sur cette écuelle, elle était rempli d’eau fraiche, et le cercle était parfait, il était comme enflammé par la lumière, il était pur, impassible. Quand le chat, à sa manière faussement flâneuse est venu et avec sa petite langue rose a fait éclaté le cercle impassible. 

Frappons maintenant à la porte de l’atelier de Giacometti. Peut-être le sait-on il y a eut deux-trois événement fondateurs pour Giacometti comme il n’y en a guère plus pour chacun de nous dans nos vies. Un de ces évènements c’est une rencontre. Il est jeune, il rencontre un vieil hollandais qui est bibliothécaire à la Haye et qui circule dans un train en tenant un pot de fleurs sur ses genoux. Les deux hommes se lient d’amitiés et plus tard Giacometti apprend que cet homme cherche à reprendre contact avec son jeune compagnon de train. « J’ai pensé qu’il avait perdu quelque chose, alors j’ai écris. Il me proposait de l’accompagner pour un nouveau voyage, il me trouvait sympathique. Il était vieux et seul. Moi j’avais très envie d’aller à Venise, j’étais pauvre et lui il payait. Avant de partir, j’ai volé 1000 francs suisse dans le tiroir de mon père, en me disant si ça fini mal, s’il devient pressant je rentrerais de mon coté. On a traversé un col à cheval dans le Tyrol et il a pris froid. Le matin suivant, de douleur, il se tapait la tête contre le mur. Il avait aussi des calculs dans les reins, on lui a fait des piqures. J’ai passé la journée assis à son chevet, lisant, je me souviens une étude de Maupassant sur Flaubert. Il pleuvait. De temps en temps il disait quelques mots : demain, ça ira mieux. Dans la fin de l’après midi j’ai eu l’impression que son nez s’allongeait. Il respirait mal. Les joues se creusaient. J’ai eu très peur. Il va passer. Le médecin est venu « fini, le coeur a lâché, ce soir il sera mort. » Ce fut pour moi un abominable guet-apens la négation de tout ce que je pouvais croire sur la mort. La mort, je l’avais toujours imaginé comme une aventure solennelle. Et c’était donc que cela : nul, dérisoire, absurde. En quelques heures il était devenu un objet. Rien. Mais alors la mort devenait possible à chaque instant pour moi et pour les autres. C’était comme un avertissement. Il y avait eu tant de hasard: la rencontre, le train, l’annonce. Comme si tout avait été réparé pour que j’assiste à cette fin misérable. Ma vie a bel et bien basculé d’un seul coup ce jour là. Les enfants ont une telle assurance : on se croit là pour toujours. Qui d’ailleurs n’a pas l’air de se croire là pour toujours ? Tout est devenu fragile pour moi à vingt ans. Depuis je n’ai jamais pu dormir sans une lampe ni me coucher sans penser que je n’allais peut-être pas me réveiller. Cette histoire m’a trotté dans la tête, une telle précarité : qu’un homme passe et disparaisse comme un chien. » Entretiens de Giacometti, Herman. 

Ce qu’il faut savoir, c’est que de ce fracas dans la vie insouciante d’un jeune homme de vingt ans, de cette irruption du chaos de la mort, d’une certaine façon est née la grande oeuvre de Giacometti : les statues qu’il fait, qu’il n’arrête pas de faire maigrir à coup de doigts, à coup de pouce sur l’argile, ces statues je les voies comme un peuple de statues de l’ile de Pâques, miniatures, faces tournées vers l’invisible, impénétrables, très costaud et très fragile, les deux choses à la fois. 

L’ami voyageur de Giacometti en étant harponné par la mort, lui a fait le plus beau cadeau qui soit. Au fond je me dis qu’il n’y a peut-être pas la mort, il n’y a peut-être pas ce qu’on appelle ainsi. Il n’y a peut-être que la vie qui nous appelle à l’aide et qui a besoin de toutes genres d’accidents pour que nous lui rendions grâce, pour que nous la portions à son plus haut, pour que nous lui donnions toutes nos forces de pensée et de songe. Il n’y a peut-être que la vie, et qu’elle est plus grande que tout ce que nous rêvons comme tranquillité. 

Vous vous souvenez de la petite langue rose du chat noir? Le cercle d’eau de l’écuelle était parfait, on ne pouvait pas avoir de perfection plus grande. Il était comme un sommet de l’art sans artiste de la vie. Et c’est cette chose là que le chat merveilleusement a brisé. Je dis merveilleusement parce qu’il m’a appris par ce geste, que la vie est bien plus haute que toutes nos sagesses et que tout nos rêves de perfection. Qu’il n’y a qu’une suite d’accident lumineux et peut-être que le vrai repos à quoi humainement, et c’est normal, et c’est invincible, nous aspirons, le vrai repos, le repos qui nous comblera vraiment, ce serait de n’être plus jamais en repos et de travailler toujours comme à fait Giacometti, comme fait le chat quand il cherche sa nourriture, sa distraction, quand il cherche sa place dans le monde entre la lumière et l’ombre. 

Christian Bobin.