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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Un mot. Christ des forêts

13 Janvier 2017, 05:29am

Publié par Grégoire.

Un mot. Christ des forêts

Le mot lâché par le haut-parleur a explosé dans le hall de la gare. Personne n'a survécu. Les journaux du kiosque ont été pris dans le feu invisible provoqué par les ondes du mot. Les touristes et les gens d'affaires, tous ont senti passer sur leurs visages le souffle halluciné de la beauté. La modernité est une sidération. Difficile de ressusciter les âmes éteintes dans les corps parfumés.

Les voyageurs n'ont retenu que la fin de l'annonce : une heure de retard. Le train, en raison de l'accident arrivé du côté de Lyon, aurait une heure de retard. Un dérangement dans la sieste des affairements, rien de plus. Mais j'avais vu, entendu et vu, et je peux en témoigner, les effets produits par le mot. L'explosion atomique de beauté avait détruit l'époque et ses raisons, réduit en poussière le champ de la modernité. La morgue des machines, la tête de serpent du train rapide, les cours de la Bourse, ces psaumes de l'enfer : tout ça, anéanti. Par la grâce d'un mot, un seul. La vie éternelle est traquée par la modernité. Comme une enfant affolée par le bruit des bottes électroniques, elle se terre, essaie de se faire de plus en plus petite, dans l'espérance de n'être pas trouvée puis exterminée. 

Ce matin, la dernière chance de vivre une vie déraisonnable d'amour s'était réfugiée dans le mot « chevreuil » : le train avait heurté un chevreuil et il aurait donc plus d'une heure de retard. Le mot avait déchiré les haut-parleurs qui n'avaient pas été inventés pour le transporter. Une apparition sonore, brune. L'animal offrait sa mort pour nous sauver de la modernité et de ses amours à quartz. Je l'ai vu, entendu et vu à l'annonce du retard, bondir dans le hall, martyr royal, triomphe de la beauté blessée et immortelle. Le meilleur de nous est en dehors de nous, à l'abri dans le ventre doucement respirant des bêtes sauvages, dans l'humilité intraitable des grands poèmes. Le mot « chevreuil » a une si belle vibration dans l'air. Il n'est que légèreté, sursaut d'azur. Quand nous étions tout petits, l'éternel mangeait dans notre main. Nos rires le faisaient rire. Il s'approchait de nous au bruit de nos rêves. Le chevreuil déchiqueté renaissait sous mes yeux. Il se relevait en tremblant, s'appuyant sur ses genoux, Christ des forêts de diamants, lavé du crachat de la mort technologique, archange trempé de fièvre, bondissant du guichet de la gare aux portes automatiques, Noureev de l'invisible, porteur des reliques de l'amour vrai, léger, léger, léger. La gare ne sera jamais reconstruite. Notre enfance est à venir.

Christian Bobin.