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Je suis partisan des bouses de vache

2 Décembre 2016, 05:17am

Publié par Grégoire.

Je suis partisan des bouses de vache

A la maison,  un ange clope au bec, faisait la vaisselle.  Mon père tenait trois verres nettoyés dans sa main et me disait à chaque fois : " Il ne fait surtout pas serrer sinon ça éclate. " L'écriture c'est pareil. Mes mains sont contentes de retrouver les assiettes fleuries, de les ressusciter sous une pluie d'eau chaude et citronnée. Faire la vaisselle est une activité métaphysique qui redonne à un morceau un peu d'éclat du premier matin du monde. Dans les lointains une télévision accomplit sa morne besogne comme un bourreau tranchant sans émotion les têtes divines du silence et du songe. Un train de publicité déchire l'air,  une pluie de miracles tristes s'abat sur le monde,  dont les prophètes sont des créatures jeunes,  lisses,  au sourire millimétré. Nous devons être très malheureux pour engendrer de tels rêves compensatoires. 


Les reliefs du repas glissent dans la poubelle  tandis que dans mon dos les mannequins marchands dressent sur les ondes leur table infernale. L'absence de vérité dans une voix est pire que la fin du monde.  On ne tord pas un rayon de soleil. La vaisselle renaît deux fois par jour. Son mouvement est celui des marées,  une pulsation de l'énigmatique banalité des jours. J'aime faire la vaisselle " à l'ancienne ": à la main.  Les mannequins au masque d'or vantent des choses extraordinaires. On dirait qu'ils ont trouvé un remède contre la mort - mais la mort n'est pas une maladie. 


Un verre de cristal se brise dans l' évier,  un peu de sang perle à mon doigt - un nuage rouge sur ciel de chair, un poème bredouillé du vivant. Les animaux les nuages et les assiettes connaissent le grand heurt de la vie. Leurs mélancolie,  leurs délitements, leurs bords ébréchés en témoignent. Je suis partisan des bouses de vache,  des livres en papier et de la vaisselle faite main. Je n'ai rien vu de vrai que la vie blessée, rougie de maladresse. 


C.Bobin, L'homme-joie