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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

« Le drame de notre époque, c'est que nous nions le religieux »

12 Octobre 2016, 04:13am

Publié par Grégoire.

« Le drame de notre époque, c'est que nous nions le religieux »

Jean-Pierre Dupuy est un philosophe français, connu pour sa théorie du «catastrophisme éclairé». Ancien élève et professeur émérite de Philosophie sociale et politique à l'École Polytechnique, il est aujourd'hui professeur à l'Université Stanford en Californie. Membre de l'Académie des Technologies, il est président de la Commission d'Éthique et de Déontologie de l'Institut français de Radioprotection et de Sécurité Nucléaire. Il a notamment publié: Pour un catastrophisme éclairé(Seuil, 2002); Avions-nous oublié le mal? Penser la politique après le 11 septembre (Bayard, 2002); La Marque du sacré (Carnets Nord, 2009; Flammarion, coll. Champs, 2010; prix Roger Caillois de l'essai) ; L'Avenir de l'économie. Sortir de l'économystification (Flammarion, 2012) et dernièrement La Jalousie. Une géométrie du désir (Seuil, 2016).


FIGAROVOX. - Scientifique à l'origine, passé par l'économie, vous vous êtes tourné progressivement vers la philosophie. Depuis une vingtaine d'années, vous analysez les grandes «catastrophes» du monde contemporain. En 2002, vous publiiez un an après les attentats du World Trade Center un livre intitulé Avions-nous oublié le mal? Penser la politique après le 11 septembre. Vous y émettez notamment une critique du rationalisme occidental en expliquant que l'on confond «cause» et «raison». Qu'entendez-vous par là? Avons-nous encore et toujours oublié le mal?

Le mal que nous avons oublié n'est pas celui du jugement moral, mais le mal comme principe d'explication des phénomènes. Le premier prolifère et il est le principal ingrédient de ce que le grand François Tricaud, traducteur de Hobbes et auteur d'un livre magistral, appelait l'«agression éthique» (1). Souvenons-nous de Saddam Hussein et de George W. Bush se vouant mutuellement aux gémonies.

Le modèle individualiste et rationaliste qui domine aujourd'hui les sciences humaines et, au-delà, le sens commun, nous pousse à rendre raison des actions d'autrui mais aussi de nos propres actions, en en cherchant les causes et en tenant ces causes pour des raisons. Si Jean a fait x, c'est qu'il désirait obtenir y et qu'il croyait qu'il obtiendrait y en faisant x. Toute action, même la plus apparemment insensée, apparaît dotée d'une rationalité minimale si on la conçoit comme mue par des désirs et des croyances. Il suffit de trouver les bons désirs et les bonnes croyances, celles qui permettent de reconstituer le puzzle. Et l'on a vu des hommes raisonnables prêter à d'autres êtres humains les croyances les plus invraisemblables (des croyances qu'eux-mêmes seraient incapables de former), faisant mine de croire en leur réalité en les affublant du label de «religieux»! Pour sauvegarder le schéma explicatif qui assimile les raisons et les causes de l'action, ces rationalistes vont, dans le cas d'une action insensée, croire que les acteurs croient de façon insensée. Quelle pauvreté d'analyse et quel manque d'imagination! Comme si des croyances religieuses pouvaient avoir la force suffisante pour causer de tels actes! Souvenons-nous des analyses brillantes de Sartre dans le chapitre de L'Être et le néant consacré à la «mauvaise foi». On y lit: «La croyance est un être qui se met en question dans son propre être, qui ne peut se réaliser que dans sa destruction, qui ne peut se manifester à soi qu'en se niant: c'est un être pour qui être, c'est paraître, et paraître, c'est se nier. Croire, c'est ne pas croire». Ou encore: «Croire, c'est savoir qu'on croit et savoir qu'on croit, c'est ne plus croire. Ainsi croire c'est ne plus croire, parce que cela n'est que croire» (2).

S'il y a de l'horreur ou de la démence dans un acte, toute la détestation qu'il inspire se portera sur les croyances et les désirs qu'on lui impute comme causes, mais l'acte lui-même se trouvera justifié par ces mêmes causes devenues raisons. L'universalité du jugement pratique se paie de l'attribution à autrui d'attitudes ou d'états mentaux qui n'appartiennent qu'à lui et dont la singularité et le caractère privé vont dans certains cas jusqu'à faire de lui l'étranger absolu.

C'est cela que j'appelle l'oubli du mal comme cause. Faire du mal une cause, c'est enfoncer un coin entre les causes et les raisons. Ces causes sont par exemple - permettez-moi de citer en regard des ouvrages que je leur ai consacré - l'envie (Libéralisme et justice sociale: Le sacrifice et l'envie, Hachette, Pluriel, 2009), le ressentiment (La Marque du sacré, Flammarion, Champs, 2010), la jalousie (La Jalousie. Une géométrie du désir, Seuil, 2016). Je pourrais aussi citer l'amour-propre (Rousseau), la sympathie envieuse (Smith), l'humiliation (Dostoïevski), le désir de vengeance (Ismail Kadaré). Sur tous ces sujets, soit dit en passant, la littérature en sait beaucoup plus que la philosophie et les sciences humaines. Or, dans chacun de ces cas, l'acte est expliqué par ce qui le pousse (la cause) mais absolument pas par ce qui le tire (le pour quoi comme pourquoi, c'est-à-dire la raison.)

Le philosophe américain Donald Davidson, l'un des grands maîtres de la philosophie analytique de l'action, grand théoricien de l'assimilation des raisons aux causes, admettait quelques toutes petites exceptions, qu'il appelait l'irrationnel, comme la mauvaise foi et la faiblesse de la volonté. Comme John Rawls, ce fut l'un des plus importants artisans ce que j'appelle l'oubli du mal.

D'aucuns expliquent les actes terroristes par le profil psychologique de bourreaux «déséquilibrés» et par le contexte socio-économique d'une jeunesse victime de la crise. Comment expliquez-vous que des personnes puissent ainsi passer à l'acte?

On peut et on doit rechercher les causes qui expliquent que des individus apparemment faits comme vous et moi commettent de tels meurtres, meurtres de masse ou assassinats ciblés, en sachant qu'ils n'en sortiront pas vivants. Mais quand on aura énuméré toutes les causes, y compris, comme je viens de le dire, le mal comme cause, il y manquera toujours quelque chose. Ce quelque chose, le pape François l'a spontanément exprimé le plus simplement du monde, ce qui n'exclut pas la plus grande profondeur, en réaction à l'assassinat du père Hamel, égorgé alors que celui-ci célébrait la messe en l'église de Saint-Etienne du Rouvray. [L'institution ecclésiale a depuis suivi une voie plus traditionnelle.]

Le pape aurait pu dire de ce vieux prêtre que c'était un martyr qui a donné sa vie pour sa foi, comme si ce crime affreux marquait le début d'une guerre de religions. Non, il a simplement dit que c'était un acte absurde, insensé, contraire à la raison. C'est tout ce que le pape avait à dire, ont objecté beaucoup de chrétiens, outrés par ce minimalisme, qui n'est pas sans rappeler ce que Hannah Arendt disait d'Eichmann, à savoir qu'il était «thoughtless», c'est-à-dire inconscient des conséquences de ses actes, incapable de se mettre à la place des autres.

Un acte contraire à la raison, ce qui ne veut pas dire qu'il n'avait pas de causes. Je commentais plus haut ce que la philosophie analytique contemporaine a à dire à ce sujet. Ce n'est certainement pas cette référence que le pape avait en tête. L'Évangile de Jean (15:25) fait dire au Christ ce que l'on traduit souvent par: «Ils m'ont haï sans cause». C'est une erreur. Il faut dire «Ils m'ont haï sans raison». Le mot grec, dorean, renvoie à la gratuité du don, et plus précisément au don que Dieu fait aux hommes en les aimant, sans raison. Cette violence gratuite a certainement des causes et, encore une fois, très nombreuses sont les études qui les analysent. Mais, dans le cas dans les crimes dont nous parlons, il n'y a rien qui ressemble à un début de raison: rien qui dépasse l'imbécillité meurtrière. C'est ce que voulait pointer le pape François.

Pour que le pape se permette de dire cela, il faut évidemment qu'il croie qu'il y a quelque chose comme un progrès possible de la raison dans l'histoire de l'humanité, et que cette raison a un rapport avec le destin du religieux dans cette même histoire.

Beaucoup d'intellectuels rejettent la nature religieuse du terrorisme commis au nom de l'islam comme si la religion était seulement un prétexte. Le phénomène religieux est-il devenu en Occident un tabou que personne n'arrive à reconnaître?

Ce sont ces mêmes intellectuels qui, trouvant des causes à ces actes criminels, donnent parfois l'impression de les excuser. Certes, expliquer n'est pas justifier, mais la ligne qui sépare ces deux gestes est parfois floue. On se souvient qu'il n'a pas fallu une semaine après le 11 septembre 2001 pour que l'anti-américanisme foncier d'une certaine gauche française redresse la tête et se refuse à condamner les criminels au motif qu'ils avaient fait le sacrifice de leur vie. Il fut hallucinant de voir qu'à partir de ce moment, le mot «victime» fut utilisé, non pour désigner les malheureux occupants des tours, mais bien les terroristes eux-mêmes, déclarés doublement victimes, de l'injustice du monde et de la nécessité de se faire martyrs. Ceux qui s'opposent à ce type d'interprétation sont qualifiés d'islamophobes.

À l'autre extrême, en particulier au sein de la droite catholique, on nous explique qu'il y a quelque chose d'intrinsèquement violent dans les croyances et les pratiques de l'Islam. Sa théologie sacrificielle, son refus de séparer la politique de la religion, son ambition d'établir un califat universel sur la Terre feraient que l'Islam est fondamentalement incompatible avec la démocratie.

Il paraît impossible de trouver un terrain d'entente entre ces deux positions qui déchirent la société française toujours plus chaque fois qu'un nouvel attentat meurtrier se produit. Je voudrais cependant proposer un moyen de les rapprocher l'une de l'autre. Il ne fait aucun doute que nous avons affaire à des meurtres collectifs de la pire espèce et que l'appel à Dieu et à la religion est un travestissement. On ne peut non plus nier que les terroristes se sacrifient, au sens qu'ils accomplissent leur geste dans la pleine conscience qu'ils vont mourir, même si c'est dans le but de faire mourir un grand nombre de personnes. Sous l'influence du christianisme, nous associons spontanément autosacrifice et sacrifice à la divinité. La lecture traditionnelle et sacrificielle du christianisme est que le Christ sauve les hommes en acceptant le martyre de la Croix et en offrant ce sacrifice de lui-même à son Père, ce qui est le sacrifice suprême. On recule d'effroi à l'idée d'assimiler le tueur fou de la Promenade des Anglais à une figure christique. Et pourtant, il y a là une proximité troublante qu'il convient d'élucider.

La clé se trouve dans la distinction entre religion et sacré. Le sacré, ce sont ces «formes élémentaires de la vie religieuse» qu'étudie le fondateur de la sociologie française Émile Durkheim dans son livre du même nom (1912) et que l'anthropologie religieuse a analysées en distinguant trois dimensions: les rituels d'abord, le plus originaire étant le sacrifice humain ; les mythes, ces récits qui relient la société à ses origines imaginaires ; les interdits, qui fixent des bornes à l'action humaine. Si l'on admet avec toute une tradition de pensée qui trouve son point de départ dans la sociologie de Max Weber que le judaïsme et à sa suite le christianisme sont responsables du «désenchantement du monde», c'est-à-dire de sa désacralisation, on voit qu'il est essentiel de ne pas confondre le religieux et le sacré. Étymologiquement, le sacrifice est ce qui rend sacré, or le judaïsme et le christianisme disent: Dieu ne veut pas des sacrifices. Qu'en est-il de l'Islam? La question reste ouverte.

Vous vous souvenez peut-être de l'horrible mise à mort de deux soldats israéliens par une foule déchaînée dans un poste de police de Ramallah, dans les territoires occupés par Israël, qui marqua d'un sceau tragique le conflit du Moyen-Orient à l'automne de l'an 2000. La photo abominable qui fit le tour de la planète, ces mains tachées de sang dressées vers on ne sait quel dieu vengeur, ce corps défenestré, désarticulé, démembré dont on s'arrache les lambeaux, tout cela évoquait avec une force incroyable les rites les plus sanglants du sacré primitif. Les forcenés de Ramallah ne se doutaient évidemment pas qu'ils reproduisaient les actes du diasparagmos rituel propre au culte dionysiaque, consistant en une mise à mort par démembrement et par dévoration de la victime. L'homme qui trempa ses mains dans le sang de sa victime n'avait aucune idée qu'il retrouvait le geste du prêtre aztèque au sommet de sa pyramide. Les échos religieux étaient bien présents, mais il serait odieux ou ridicule de dire qu'ils renvoyaient aux religions des protagonistes, l'islam et le judaïsme. L'écho est trompeur et il faut inverser sa source et sa destination apparentes. Ce qui vient en premier, ce véritable universel de la violence fondatrice, c'est la dynamique spontanée de la foule persécutrice. C'est sur cette base que le religieux, ensuite, procède à son travail d'interprétation, de symbolisation et de ritualisation.

Telle est en tout cas la thèse de René Girard qui s'est éteint l'an dernier, quelques jours avant les attentats du 13 novembre. Selon Girard, le sacré primitif n'est autre que la violence des hommes expulsée, extériorisée, chosifiée. Au paroxysme d'une crise, lorsque la furie meurtrière a fait voler en éclat le système des différences qui constitue l'ordre social, que tous sont en guerre avec tous, le caractère contagieux de la violence provoque un basculement catastrophique, faisant converger toutes les haines sur un membre arbitraire de la collectivité. Sa mise à mort brutalement rétablit la paix. En résulte le sacré dans ses trois composantes. Les mythes, d'abord: l'interprétation de l'événement fondateur fait de la victime un être surnaturel, capable tout à la fois d'introduire le désordre et de créer l'ordre. Les rites, ensuite: ceux-ci, toujours au départ sacrificiels, miment dans un premier temps la décomposition violente du groupe pour mieux mettre en scène le rétablissement de l'ordre par la mise à mort d'une victime de substitution. Le système des interdits et des obligations, enfin, dont la finalité est d'empêcher que se déclenchent les conflits qui ont embrasé une première fois la communauté. On comprend pourquoi le rite fait le contraire des interdits: il doit d'abord représenter la transgression des interdits et le désordre qui en résulte avant de reproduire le mécanisme sacrificiel qui rétablit la paix.

Le sacré est fondamentalement ambivalent: il fait barrage à la violence par la violence. C'est clair dans le cas du geste sacrificiel qui restaure l'ordre: ce n'est jamais qu'un meurtre de plus, même s'il se donne pour le dernier.

Le christianisme détruit le système sacrificiel en révélant que la victime est un bouc émissaire, ce qui revient à dire qu'elle est innocente. C'est cela le travail de la raison dans l'histoire humaine dont parle le pape: la prise de conscience de l'innocence de la victime. Mais ce don qu'est la Révélation est un piège, puisqu'il prive les hommes de la seule protection qu'ils avaient contre leur propre violence. La machine à fabriquer du sacré est irrémédiablement détraquée puisqu'elle repose sur la croyance en la culpabilité de la victime. La violence a de plus en plus de mal à s'auto-transcender et à s'autolimiter dans et par le sacré, elle a désormais le champ libre. Ainsi s'expliquent ces mots énigmatiques du Christ rapportés par Matthieu, 10,34-36: “Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre: je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive.”

À la lumière de cette analyse, l'abjecte mise-en-scène des attentats terroristes commis au nom de l'Islam peut s'analyser ainsi. Démystifiée par la révélation chrétienne, la violence pure ne peut plus prendre aujourd'hui l'apparence du sacré pour se justifier qu'en empruntant les habits d'une religion établie, en l'occurrence l'Islam. C'est aussi absurde et pitoyable que ces simulacres de mariage catholique qu'organisent les grands hôtels du Japon. De faux prêtres travaillant pour des agences spécialisées agissent exactement comme le ferait un prêtre authentique, récitant les mêmes prières, faisant les mêmes gestes (à l'exception toutefois de l'eucharistie, qui est justement le pont entre la religion et le sacrifice). On dit que 60% des mariages réalisés au Japon sont de ce type et que bien souvent, les mariés ne savent même pas que le célébrant n'est pas un vrai prêtre.

Paraphrasant Bill Clinton, je dirai: «Ce n'est pas le Coran, stupide, c'est le sacré comme simulacre

Nous tuons des civils parce que vous lancez des bombes contre nos enfants, expliquent les organisations comme al-Qaida ou Daech. Comment analysez-vous cette rhétorique victimaire?

Il faut lire les œuvres complètes d'Oussama Ben Laden, aujourd'hui disponibles en anglais. Dans l'essai sur l'oubli du mal que vous citiez en commençant, je présente sa logique argumentative comme un reflet monstrueux de l'occident chrétien qu'il abhorrait - un simulacre de christianisme: vous voyez bien que nous tournons toujours autour des mêmes thèmes.

La phrase que vous citez, qui exprime la logique de la vengeance comme réciprocité négative, mal contre mal, n'est pas ce qu'il y a de plus troublant. Voici ce qui l'est. On sait aujourd'hui que les Américains ont reçu dans les mois qui précédèrent le 11 septembre 2001nombre de signaux annonciateurs de la catastrophe. L'un d'entre eux, un message en provenance d'Al-Qaida capté par la C. I. A., était particulièrement effrayant. Il se vantait que l'organisation d'Oussama Ben Laden était en train de planifier «un Hiroshima contre l'Amérique». Ainsi, c'est au nom des victimes d'Hiroshima que les kamikaze islamiques ont frappé l'Amérique. Le fait que les Américains aient appelé «Ground Zero» le site où se dressaient les tours jumelles montre qu'ils ont reçu cinq sur cinq le message que Ben Laden leur destinait. Ground Zero est en effet le nom que Oppenheimer donna au point précis du site (nommé Trinity) où explosa la première bombe atomique de l'histoire de l'humanité, le 16 juillet 1945, à Alamogordo, au Nouveau Mexique.

Partout, c'est au nom des victimes que les autres ont réellement ou prétendument commises que l'on persécute, tue, massacre ou mutile. L'universalisation du souci pour les victimes révèle de la façon la plus éclatante que la civilisation est devenue une à l'échelle de la planète tout entière. Au Moyen Orient et ailleurs, on a pu dire que l'on se battait pour être la victime. Voilà bien une perversion abominable de ce souci pour les victimes qui, selon Nietzsche, le plus anti-chrétien des philosophes, est la marque du christianisme et de la morale d'esclaves qu'il a enfantée. A quoi l'on peut répliquer par le mot de Bernanos inspiré de Chesterton que, en effet, «Le monde moderne est plein d'idées chrétiennes … devenues folles».

De plus en plus d'hommes politiques et d'intellectuels rendent compte du retour du «tragique» dans l'histoire. Comment analysez-vous la dynamique historique depuis la fin de la Guerre froide?

La Guerre froide ne s'est jamais véritablement interrompue et elle s'est fortement réchauffée récemment. Il fut une époque où l'on disait indifféremment «guerre froide» ou «paix nucléaire», deux oxymores symétriques l'un de l'autre. De toutes les menaces qui pèsent sur l'avenir de l'humanité, la menace nucléaire, plus de 70 ans après Hiroshima, reste de loin la plus terrifiante. Toutes les autres menaces, et je pense en particulier au changement climatique et aux migrations massives qu'il va engendrer, mènent à elle, car elles conduiront à la guerre.

Le tragique, c'est l'innocent puni, c'est donc l'une des figures du sacré. Ici aussi, permettez-moi de citer la Bible: «Satan expulse Satan» (Mt 12:26). S'il existe un domaine où le mal est censé pouvoir expulser le mal, c'est bien la dissuasion nucléaire. Avoir la bombe, nous disent les meilleurs experts, ne sert qu'à une chose: empêcher que les autres s'en servent. Pendant le presque demi-siècle de Guerre froide, les deux grandes puissances nucléaires se sont menacées en permanence d'anéantissement mutuel. Cet anéantissement ne s'est pas produit. Est-ce que le premier fait fut la cause du second? Ce serait éminemment paradoxal mais c'est précisément ce paradoxe qui constitue l'essence de la dissuasion nucléaire.

Plusieurs dizaines de fois, il s'en est fallu de très peu que l'humanité ne disparaisse en vapeurs radioactives. Echec de la dissuasion? C'est tout le contraire: ce sont précisément ces incursions dans le voisinage du trou noir qui ont donné à la menace d'anéantissement mutuel son pouvoir dissuasif. Nous avons eu de la chance, mais c'est ce flirt répété avec l'apocalypse qui, en un sens, nous a sauvés. La dissuasion est un exercice risqué qui consiste à jouer constamment avec le feu: pas trop près, de peur que nous y périssions carbonisés ; mais pas trop loin non plus, de peur que nous oubliions le danger.

Or cette structure, que j'ai nommée «catastrophisme éclairé», est exactement celle du sacré primitif, telle que l'a dégagée René Girard: du sacré, il ne faut pas trop se rapprocher, parce qu'il déchaîne la violence ; mais il ne faut pas trop s'en éloigner, car il nous protège de la violence. Le sacré contient la violence, dans les deux sens du mot. En ce sens, la dissuasion nucléaire conserve la marque du sacré.

Le drame de notre époque, qui est à la source de tous les dangers, c'est qu'au nom d'un positivisme suranné, dont la manifestation la plus éclatante est cet économisme débile qui prétend nous gouverner, nous nions le religieux qui nous a faits ce que nous sommes.

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2016/10/07/31003-20161007ARTFIG00344-jean-pierredupuy-le-drame-de-notre-epoque-c-est-que-nous-nions-le-religieux.php?xtor=EPR-211


(1) François Tricaud, L'accusation. Recherche sur les figures de l'agression éthique, Dalloz, 1977.
(2) Jean-Paul Sartre, L'Etre et le néant, Gallimard, 1943 ; coll. Tel, 1992, p.106.