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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Qui sait vraiment quelque chose sur cette vie...?

15 Septembre 2016, 05:07am

Publié par Grégoire.

Qui sait vraiment quelque chose sur cette vie...?

J’ai été seul pendant deux mille ans- le temps de l’enfance. De cette solitude, personne n’est responsable. Je buvais du silence, je mangeais du ciel bleu. J’attendais. Entre le monde et moi il y avait un rempart sur lequel un ange montait la garde, tenant dans sa main gauche une fleur d’hortensia- une sorte de boule de neige bleue. Pendant ces deux mille ans de captivité j’ai interrogé beaucoup de livres. Je lisais comme à l’étranger on déplie une carte pour trouver le point où l’on est, avant de chercher celui où l’on veut aller. J’ignorais où j’étais. Le Creusot n’était pas le nom d’une ville mais d’une attente. Le temps me rentrait son poing dans la gorge et m’étouffait lentement. Ma ruse c’était de me laisser mourir, de ne rien faire d’autre que regarder par la fenêtre le bleu des catastrophes. Aujourd’hui encore je me souviens plus de la lumière effilochée des jours  que des événements de ma propre vie.

Mes maîtres d'école m'ont pendant des années parlé en vain : je n'ai rien retenu de ce qu'ils m'enseignaient, peut-être parce qu'ils le tiraient de leurs certitudes et non de l'ignorance printanière de leurs âmes. Qui sait vraiment quelque chose  sur cette vie? Même la mort n'est pas sûre. Ceux de mes proches que j'ai vu dans un cercueil semblaient tous réfléchir farouchement, concentrés sur un problème particulièrement obscur. La résurrection est la résolution soudaine de ce problème , le jaillissement d'une lumière qui fracasse les os du crâne et les pierres de nos certitudes. Cette lumière est déjà là, mêlée à nos jours. Elle perce de tous côtés la nuit qui nous entoure. Si j'ai oublié ce qu'on s'éreintait à m'apprendre, je me souviens très bien des leçons de courage données par le banc dans ma cour. Sa peinture verte s'écaillait. Il méditait sous le ciel, par tous les temps. J'étais son élève. j'attendais jour et nuit.  Il y a en nous quelque chose qui dure plus que notre attente.

Christian Bobin, prisonnier au berceau.