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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Le jour où Franklin mangea le soleil

26 Septembre 2016, 05:07am

Publié par Grégoire.

Le jour où Franklin mangea le soleil

Le jour où Franklin mangea le soleil, personne ne s'aperçut de rien.

De toutes façons, personne ne s'aperçoit jamais de rien. 

Personne, c'est à dire les grands, les tout raides , les adultes, les gendarmes, et même les voleurs (!), tous ceux qui travaillent et même ceux qui ne travaillent pas, ça fait du monde, personne, ça fait beaucoup de gens, personne . Donc, personne ne s'aperçut de rien, à part les enfants.

Franklin était un enfant.

Les enfants sont des gens qui ne ressemblent à personne.

On les met dans les écoles pour qu'ils deviennent comme tout le monde. L'école est une boîte qui ressemble à une maison.

On trempe l'enfant dans la boîte, on le laisse mijoter quatorze ou quinze ans dans la boîte, on le ressort, il a les yeux écarquillés d'être resté si longtemps dans le noir, on lui dit : bravo mon grand, te voilà comme tout le monde.

Ce n'est pas drôle d'être comme tout le monde. Personne n'aime ça.

Heureusement, ça ne marche pas. La boîte école, la boîte usine, la boîte travail, la boîte chômage, la boîte télévision, la boîte boîte :

Aucune boîte ne marche, aucune boîte n'est assez bien fermée pour empêcher la vie d'entrer, et quand la vie entre quelque part, ouh là là , plus rien n'est pareil, c'est le grand désordre, le grand carnaval des couleurs. 

C'est même comme ça qu'on distingue la vie de la mort : là où tout se ressemble, là où tout est en ordre - c'est la mort. et là où tout est bizarre , drôle, mélangé - c'est la vie.

Mais revenons à Franklin. Franklin mesurait un mètre trente six centimètres ,le jour où il mangea le soleil. Miam, gloup . Car malgré son mètre trente six , Franklin avait le bras long, très très long, un bras et même deux bras longs de plusieurs kilomètres. Le soleil ,il l'avait caressé pendant des années. Frôlé, chatouillé, taquiné . Il avait l'habitude de passer la main dans les cheveux du soleil , lorsque personne ne le voyait.

La plupart du temps, il mettait ses bras et ses mains dans ses poches.

Pour ne pas se faire remarquer. Personne n'aime se faire remarquer .

Et en même temps tout le monde voudrait qu'on le regarde, c'est compliqué cette affaire; C'est compliqué, la vie, une fois qu'on est sorti des boîtes . Donc Franklin. Donc bras longs ? Donc soleil gloup, miam. Une envie, un besoin, une gourmandise : et hop, plus de soleil. Le soleil, dans le ventre à Franklin.

 

"Le jour où Franklin mangea le soleil" - de Christian Bobin