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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

L'Evangile du Gitan

9 Septembre 2016, 05:26am

Publié par Grégoire.

L'Evangile du Gitan

 

Et d'abord, comme au marché on vous fait goûter une cerise, cette phrase de «l'Evangile du Gitan»:

«On croit que les étoiles sont dans le ciel mais elles sont sous nos pas. On les écrase. Ce qu'on voit briller dans la nuit, ce sont leurs cris.»

L'auteur de cette phrase, Jean-Marie Kerwich, a passé son enfance au Canada, sous la neige ensevelissant la caravane familiale. Le feu des érables accusait le feu de son coeur. Il est revenu en France possédé par le rêve d'être heureux avec rien: un verre de rouge, un morceau de soleil jaune et le pain bleu des anges de l'air. Nos rêves sont plus cruels avec nous que notre mort. Loin d'une vie sans embarras, Jean-Marie Kerwich s'est vu sommé par le ciel ou par son inconscient d'écrire «l'Evangile du Gitan». On découvre un texte comme celui-ci deux ou trois fois par siècle. Dans les bons siècles.

 

Né à Paris en 1952, Jean-Marie Kerwich est l'auteur de "l'Ange qui boîte" (Temps qu'il fait) que Jean Grosjean a comparé aux prières de François d'Assise.

L'arrière-grand-père de Jean-Marie Kerwich arrive à cheval de Hongrie en 1786. Il vit en France puis en Algérie où il vole un linceul par jour. Des linceuls cousus il fait un chapiteau. Puis il continue sa cavalcade, traverse le temps, la mort, jette devant la caravane de Jean-Marie des dizaines de linceuls qui deviennent des dizaines de pages blanches sur lesquelles s'écrivent les visions extatiques de «l'Evangile du Gitan». La poésie est le Christ du langage. Un texte par page, à chaque fois un clou en or dans la main divine du réel.

 

Jean-Marie Kerwich a longtemps vécu dans le cirque de ses parents. Les coups ont ouvert son âme à toutes les compassions. La pauvreté lui a légué ses ronces. Pour gagner sa vie il a craché du feu, jonglé dans les cirques qui inquiètent les enfants et dans les cabarets où s'endorment les diables. Il est devenu ce fou pour qui tout existe - de la boîte de sardines qui brille dans l'herbe à la bague en air au doigt de Dieu. Cet homme dont le peuple s'enorgueillit de n'obéir qu'au peuple analphabète a écrit le livre qui manquait à la Bible entre les imprécations de Job et les espérances de David. Son écriture a des douceurs que ne savent avoir que les fauves, un ralenti soudain de la phrase et des silences de neige.

 

Le nom du paradis est le paradis même. Ce livre donne ce qu'il dit. A chaque coup de rame dans l'eau du papier blanc, l'âme du lecteur avance sur le grand fleuve de l'air. Yehudi Menuhin a connu et aimé l'écriture de ce Gitan. Jean Grosjean le mettait à son chevet. La rentrée littéraire est comme d'habitude sinistrement prévisible. Remarqué ou non, «l'Evangile du Gitan» illuminera de son feu de ronces la nuit des temps, quand tous les livres aujourd'hui couronnés seront devenus cendres.

 

Christian Bobin

 

«L'Evangile du Gitan», par J.-M. Kerwich, Mercure de France, 162 p.,