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Poussières. Un ange anglais

20 Août 2016, 05:03am

Publié par Grégoire.

Poussières. Un ange anglais

 

Je me suis précipité dehors et j'ai levé la tête vers le ciel où les dieux dorment depuis deux mille ans : des flammes jaillissaient de la cheminée. Elles avaient la beauté d'un drapeau de prière tibétain. Un bruit sortait du conduit, aussi fort que celui d'un bombardier. Le feu venait de me déclarer sa guerre. Je ne saurai jamais ce qui l'avait irrité. J'ai appelé les pompiers. Ils sont venus dans leur camion jouet d'enfant. Je les ai regardés travailler. Leur manière de ne s'assoupir dans rien, pas même dans l'expérience acquise. Le ralenti de leurs gestes : Confucius grimpant à l'échelle. Puis ils sont partis. Les anges sont du côté du réel. Le plus beau spectacle, c'est de voir quelqu'un faire son travail avec une passion calme. Je me souviens des mains de Glenn Gould sur son clavier : une précision de chirurgien comme s'il fallait, en appuyant chaque touche, déclencher la réponse la plus nette, et vite retirer les doigts de crainte de toucher un nerf. Les anges sont de toutes sortes. Ce qu'ils ont en commun est l'attention à la vie fragile. Je pense à cette femme de ménage qui avait pris un jour de congé pour aller à l'enterrement de Simone Weil où il n'y eut que sept personnes. Elle jeta un petit bouquet tricolore dans la fosse. Ceux qui étaient là, voyant le geste de cette femme pauvre, comprirent alors qu'ils venaient d'enterrer une sainte. La vie est la chose la plus délicate au monde. D'ailleurs ce n'est pas une chose. Comment dire : une grande délicatesse circule dans l'air, confondue avec lui. Une délicatesse que nous respirons et dont nous n'avons que rarement conscience. La nonchalance d'un roseau écoutant un ruisseau lui faire la cour. C'est là un ange supérieur qui fait tout en ne faisant rien. Un jour, j'ai vu une mousse dans la fissure d'un trottoir. Une espérance verte poussée là, plus forte que le ciment et infiniment moins prétentieuse. Je me suis accroupi pour mieux voir. Un ange a traversé mon crâne. C'est avec ses yeux à lui que j'ai vu la mousse couvrir sans bruit la ville industrielle, réenchanter de sa lumière fluorescente nos amours imprécis. La ville a disparu et moi avec. Je me suis relevé quelques siècles après. Un autre monde luit, proche comme une belle pomme tombée dans l'herbe. La délicatesse des poètes protège ce monde, en tient la porte ouverte. Les anges font leur nid dans les poèmes comme les abeilles dans un arbre creux. Deux jours après l'incendie j'ai fait venir le ramoneur. Le soin qu'il donnait aux cendres, au bois et aux tuiles, était le même soin que les poètes essaient d'avoir pour leurs phrases, exactement le même. Nos catastrophes attirent des anges plus sûrement que nos triomphes.

Christian Bobin