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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

" L'inépuisable est à notre porte..."

5 Juin 2016, 12:19pm

Publié par Grégoire.

280 personnes à Annecy mardi 1er mai.

280 personnes à Annecy mardi 1er mai.

Comment résister à la prometteuse invitation de quelqu’un qui soutient que “l’inépuisable est à notre porte” ? N’y a-t-il pas, bien vivant en chacun de nous, un instinct de sublimation que nous n’osons revendiquer, tant le cynisme matérialiste moderne tient pour rien ce qui appartient au monde invisible ?

C’est ce “rien” qui fait toute l’originalité de l’œuvre de Christian Bobin, lequel, de son propre aveu, aurait rêvé d’être gardien d’un brin d’herbe et d’en faire même son métier ! Bobin s’immisce subrepticement dans les interstices de nos mélancolies. Il va même plus loin… Il nous demande de regarder le monde en délivrant les choses de leur pesanteur, en les épurant, en n’en retenant que l’essence, le parfum. « Parfois, il suffit de regarder une seule petite chose pour découvrir Dieu au fond, caché, comme un enfant craintif ».

Il faudrait se souvenir de cette curiosité inapaisée de l’enfant qui colle son nez au carreau et pulvérise la distance (millimétrique si l’on en croit l’épaisseur du verre, mais rendue considérable par notre fatale propension à la cécité) entre le dehors et le dedans. 

Grégoire Plus incarne cet enfant à merveille. Tour à tour confident, facétieux, grave, étonné, bouleversé, véhément, dansant, éperdu, jubilant, il nous convie, nous interpelle, nous prend à partie, nous invite à passer un moment au coin du feu de l’enthousiasme, qui se nourrit des petites choses du quotidien, dans cette douceur un peu hors du temps où, simplement, l’on se sent bien. 

« La théologie est inutile. Chaque rose est un livre saint qui ouvre le cœur de celui qui le lit. » Le monde, à ce degré de raffinement, peut sembler tout entier spiritualisé. Grégoire Plus, par sa présence scénique dépourvue de toute théâtralité, donne au phrasé si particulier de Bobin, parfois presque éthéré, un ancrage, une incarnation, une stupéfiante vitalité. Et si nous nous laissons volontiers “embobiner”, c’est parce que les adjectifs et les métaphores superlatives dont on pourrait parfois reprocher à Bobin la surabondance sont agencés de manière telle par le talent oratoire et la parfaite diction de Grégoire Plus, qu’ils finissent par couler de source et que nous nous laissons emporter avec délice par ce flot. Nous quittons le registre du spectacle pour atteindre à un genre inclassable, qui emprunte à la liturgie, tant les allusions au divin et au monde invisible sont omniprésentes. Et Grégoire Plus fait preuve d’une magnifique prodigalité en offrant un spectacle dépouillé, sans artifice, d’une saisissante intériorité. Cet homme-là n’est pas dans la comédie, mais dans la vérité, dans une ferveur brûlante liée à la folie de vouloir transmettre l’intransmissible. On le sent à son regard fiévreux, à sa manière de goûter les silences, de laisser courir les points de suspension ou de sertir un mot avec la justesse intuitive et le naturel rigoureux des âmes en quête. Son rôle est celui d’un passeur de lumière. C’est ce qui provoque dans la salle, ce silence presque religieux où le spectateur, qu’il le veuille ou non, est transformé en témoin, en fidèle, en veilleur, en explorateur de l’indicible, là où il n’est plus de frontière entre la parole et le silence, entre la présence et l’absence, entre la terre et le ciel.   

« Il n'y a que le grave et l'inattendu qui peuvent offrir à nos âmes captives une ouverture sur la vie pure, et c'est ce que le monde, instinctivement, immédiatement, déteste. » 

Le miracle opéré par Bobin et son complice Grégoire Plus (dont le patronyme, à lui seul, en dit long sur la valeur ajoutée qu’il opère), c’est que ce monde poétique, si éloigné des préoccupations contemporaines, nous est accessible immédiatement, comme si nous étions sortis par inadvertance de l’autoroute de nos obligations et de nos hâtes pour rejoindre illico un arrière-pays familier, dont nous regrettons d’avoir déserté les saveurs.

On ressort de cette expérience poétique comme si l’on était passé clandestinement de l’autre côté du miroir et qu’on nous avait jeté à la figure « un verre rempli de lumière »… 

Les leçons de poésie et de silence qui nous sont prodiguées (comme on prodigue des soins), sont là pour faire abdiquer “la bruyante lumière des volontés” et pour qu’une douce et bienfaisante mélancolie monte aux yeux des vivants que nous sommes, qui sentons bien que notre présence sur terre est un exil. Et que la merveille n’est pas au bout du monde ou dans une autre vie, mais ici et maintenant, au fond de nos yeux. Si nous apprenons à regarder.

François Garagnon

 

" L'inépuisable est à notre porte..."