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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Voilà où j'ai puisé la force d'être seul ce Noël, et pourtant sans inquiétude ni tristesse.

29 Mai 2016, 05:29am

Publié par Grégoire.

Voilà où j'ai puisé la force d'être seul ce Noël, et pourtant sans inquiétude ni tristesse.

… Mais peut-on lire une lettre le soir de Noël ; et avant tout : comment écrire quatre jours auparavant une lettre qui puisse être lue ce soir-là ?

… rien, rien ne peut m’empêcher d’être auprès de vous de telle sorte que cela vous soit sensible ; et si j’étais réellement là les autres fois, il n’y en avait pas moins toujours (à l’exception de notre premier Noël à Westerwede) toute une part de moi qui n’était que reproches ; qui, sinon au dernier moment, du moins une heure avant encore, eût aimé être seule, très loin, dieu sait où. Ce visage qui rencontrait le tien et que les bonnes petites mains de Ruth avaient tenu quelquefois contre une joue gaie, ferme et chaude, ce visage, même ce soir-là, se sentait terriblement inachevé ; et il l’était. Ce visage avait besoin de rester dans la solitude, aux creux de ses mains, longtemps, dans l’obscurité. Il avait besoin de n’être là que pour ses pensées et de ne voir, en ressortant, personne, de trouver un coin de ciel, un arbre, un chemin, une chose simple par quoi il pût commencer, quelque chose qui ne lui fût pas trop difficile ; que de fois, quand vous le regardiez… aura-t-il été un visage distrait dans son inachèvement, un visage qui n’était pas allé assez profond au-dedans ni assez loin au-dehors, un visage resté à mi-chemin, comme un miroir incomplètement étamé dont certaines parties reflètent et d’autres sont restées transparentes ; jamais vous n’y avez vu la grandeur de votre confiance et la totalité de votre amour, incapable qu’il était de les accueillir. Mais s’il doit vous être rendu plus tard, meilleur, il faut encore y travailler longtemps, jour et nuit. Pour ce Noël, il n’a pu être prêt. Mais il est en de bonnes mains, ce sera un peu comme un Noël ; même au cœur de l’année.

Te rappelles-tu… nos deux Noëls manqués (celui de la rue de l’Abbé-de-l’Épée, celui de Rome, au studio al Ponte, l’un et l’autre beaucoup moins vrais, du fait qu’aucun de nous ne pouvait être au côté de Ruth chez qui tout se fait Noël spontanément, le moment venu) ? Alors, déjà, nous avions senti que nous devons nous identifier si profondément à notre travail que les fêtes, nos véritables fêtes, naissent toutes seules de ses jours ouvrables. Tout le reste n’est qu’emploi du temps à l’école : de l’organisation, les cases vides pour les dimanches, Noël et Pâques, que l’on remplit de quelque chose qui doit être le contraire des autres jours, du programme.

Ainsi avons-nous continué d’accueillir comme des espèces de vacances ces périodes-là du calendrier, en les consacrant au divertissement et en en ajournant toujours volontiers la fin, bien que nous eussions déjà le pressentiment de ces autres fêtes nées du cœur : celles-ci n’étant ni le contraire des semaines qui les apportent discrètement, ni un divertissement, ni un vague intermède trainé en longueur. Une seule fois peut-être depuis que nous sommes ensemble, les deux choses ont coïncidé. Tu sais quand.

Le 12, j’ai revécu intensément l’inexprimable atmosphère de Noël qui remplit alors notre maison solitaire, de plus en plus prégnante, au point qu’on aurait cru qu’elle devait s’étendre déjà bien plus loin, jusque dans les jours froids, les longues nuits de l’Avent ; qu’elle devait être visible même pour ceux qui passaient à distance, en avoir produit un tel changement que des gens viendraient de loin pour le voir. Mais personne n’est venu, il n’y avait là qu’une petite maison accablée d’un énorme toit étanche, banale pour des yeux humains, mais dont les anges savaient peut-être qu’elle détenait les mesures justes, celles dont eux-mêmes mesurent le grand espace qui l’entourait. Elle était comme la plus petite partie de ce mètre infini, l’unité de mesure qui revient sans cesse et avec laquelle on peut aller jusqu’au bout sans lui ajouter jamais autre chose qu’elle-même.

Tu sais… ce que Noël a été pour moi dans ma première enfance ; même quand l’école militaire m’eut rendu l’image d’une vie dure, sans miracle, mais d’une incompréhensible malveillance, si crédible qu’à côté de cette réalité imméritée, aucune autre ne me parut plus possible ; même alors, Noël resta réel, resta cela qui approchait, riche d’un exaucement qui passait tous les vœux ; et à peine avait-il passé les vœux suprêmes, les jamais formés, cela, qui d’abord avait marché seulement, déployait ses ailes et volait, volait jusqu’à ce qu’on le perdit de vue et n’en devinât plus que la direction, dans le ruissellement de la lumière.

Tout cela, toujours, avait gardé son pouvoir sur moi. Chaque fois que je préparais pour nous ou pour Ruth un Noël, je méprisais un peu mes préparatifs d’être si inférieurs à ce miracle dont je savais qu’il avait grandi librement, spontanément, dans ma rêverie : tels avaient été chaque fois sa grandeur et son mystère.

Ainsi, le 12, suis-je resté longtemps dans mon fauteuil à songer ; à songer à ce temps de grâce profonde que nos cœurs ont alors connu. J’ai revécu la veille au salon ; le matin, d’abord le petit matin, à la bougie, où l’inconnu montait comme une inondation, répandant l’inquiétude et la crainte, puis le matin plus avancé, dans la lumière hivernale, avec son ordre battant neuf, son impatience, son attente, cette tension que les petits exaucements momentanés, tangibles, ne faisaient qu’aggraver ; puis toute cette matinée abrupte, une montagne à gravir vite, beaucoup trop vite, et enfin dans tout cet incertain, cet inimaginable, ce pas possible : quelque chose de réel, une réalité si étrangement mêlée au merveilleux qu’on l’en distinguait à peine, sans qu’elle cessât d’être réelle. Plus tard enfin, peu à peu déployé, un soulagement, accueilli d’abord comme celui qui se produit quand une souffrance s’interrompt, et qui était pourtant autre chose, et durable, comme il apparut ensuite. Tout à coup, une vie sur laquelle on pouvait faire fond, qui vous portait, et en vous portant, avait conscience de votre présence. Que serais-je sans la tranquillité qui descendit alors en moi, sans cette expérience où réalité et merveille s’étaient confondues ; sans ces semaines où pour la première fois, je m’abandonnais sans me perdre ; sans ces humbles offices qui éveillaient en moi une disponibilité ignorée ; sans ces veilles nocturnes : quand la nuit, la nuit d’hiver, se posait, froide, sur mes yeux que je fermais, attirant ainsi en moi une lointaine étoile, à travers les vrilles de la vigne ; quand il n’y avait plus que le silence, silence de ce plus grand silence que je ne connaissais pas encore, tandis que sur ce fond les moindres bruits nouveaux, mystérieux, se détachaient avec netteté.

Jamais peut-être quelqu’un d’oisif n’aura vécu de veilles aussi légitimes, aussi passionnées, aussi intensément immobiles que je ne l’ai fait alors, dans ces nuits où c’était sur moi, je l’ai compris maintenant, que le travail se faisait. Comme une plante destinée à devenir arbre, je fus alors précautionneusement extrait de mon petit récipient (un peu de terre tomba, un rayon de lumière blessa mes racines), et transplanté ) ma place définitive, que je devrai plus quitter jusqu’à ma vieillesse, dans la grande terre réelle et totale.

Et continuant, ce même jour, à songer, je songeai qu’ensuite Noël était venu, l’image de ce Noël l’emporta, je ne vis plus que le plancher si vaste, montant, en clair-obscur, jusqu’au grand arbre lumineux dont tu t’approchas un instant, vite, avec une incertitude qui était de nouveau celle d’une jeune fille, qui était plus jeune fille que toute autre chose, serrant la petite tête contre ton beau visage et les baignant tous deux dans la lumière que vous ne pouviez pas voir, chacune comblée de sa propre vie et de celle de l’autre.

Alors seulement, j’ai compris que ce Noël était encore présent pour moi ; non pas comme une chose qui a eu lieu puis est passée, mais comme une fête de Noël permanente, éternelle, vers laquelle le visage intérieur pourra se retourner aussi souvent qu’il en aura besoin. Tout à coup, la joie, le bonheur, l’attente des autres Noëls se trouvèrent éclipsés ; comme s’ils avaient été davantage les Noëls de mon cher et bon père, la vraie fête de son cœur soucieux et plein de sollicitude. Mais celui-là était le mien : dans son clair-obscur, son silence, sa pure singularité.

Voilà où j’ai puisé la force d’être seul ce Noël, et pourtant sans inquiétude ni tristesse. Je cesse maintenant d’écrire, je ne ferai plus que songer, et vous le sentirez…

Rainer Maria Rilke.