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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Pourquoi vouloir plus que la stupéfiante lumière des jours sans histoire ?

12 Mai 2016, 10:58am

Publié par Grégoire.

Pourquoi vouloir plus que la stupéfiante lumière des jours sans histoire ?

" Dans  ces années-là,  ma  mère  faisait  des  travaux de couture  pour compléter les ressources familiales. Des dames venaient à la maison lui apporter  des tissus dont  elles lui demandaient d'extraire, comme si elles y eussent été déjà en creux, des robes pour un mariage ou une fête quelconque. Je regardais, fasciné, les doigts ailés de ma mère passer l'aiguille  dans la soie colorée et je voyais la robe désirée apparaître peu à peu, comme l'enveloppe d'une montgolfière que l'air chaud  commence à tendre  et à élever contre  un ciel jeune. Je rêvais sur ces robes, sur celles qui les porteraient et plus encore sur ma mère et son visage éclairé par son souci de bien faire comme par un chandelier  d'or. À l'instant où ma mère, en le pinçant  entre ses lèvres, humidifiait le fil de coton pour le faire pénétrer  plus aisément dans le chas  de  l'aiguille,  à cet  instant-là je savais que tout avait un sens et que l'univers,  avec son infini d'étoiles  éparpillées dans la nuit,  prenait  comme repère, comme  centre et comme  axe, les lèvres légèrement blanchies de ma mère et le minuscule lézard  argenté   de  l'aiguille,   vibrant   entre   ses doigts. Ce n'est pas Dieu qui est au centre de l'univers et ce n'est pas nous non plus. Ce sont seulement  nos gestes quand ils sont appliqués  au simple et à l'utile. Ma mère m'avait  ainsi donné à son insu mes premiers cours de théologie, et les diamants que, devenu adulte, j'extrayais des livres profonds, la contemplation d'une  femme à son ouvrage  quotidien me les avait déjà offerts. Mon père aussi, par l'égalité de son humeur, m'apprenait quelque  chose  du  ciel. J'aimais  le voir faire la vaisselle et, le soir, passant lentement sa  main sur chaque  assiette  de  porcelaine   à petites fleurs, rutilante  sous  l'eau chaude et claire, l'entendre dire : « C'est  comme si je pas­sais la main sur la journée.  »                                             

Le visage d'une  mère est pour l'enfant son premier livre d’images. Ma mère avait un visage de bon  pain et j'aimais, quand  elle me soulevait de terre et me portait à la hauteur de ses yeux, tapoter de mes doigts boudinés de garçon de trois ans la mie de ses joues claires. Un peu plus tard, quand je commençai  à écrire, vers six ou sept ans, je m'amusai  à dessiner de mes doigts quelques mots sur ses joues. Elle fermait les yeux, me laissait faire puis, sans jamais se tromper,  disait à voix haute le mot que je venais d'appuyer sur sa chair : eau, feu, terre, lune. Ainsi, celle dont la patience m'instruisait sur  l'éternel  était-elle  devenue  ma  première page blanche."

Christian Bobin, Louise Amour.

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