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Jouir du grand bonheur de perdre son temps...

26 Mai 2016, 10:12am

Publié par Grégoire.

Jouir du grand bonheur de perdre son temps...

 

" L’enfant compose avec la peur comme il compose avec la nuit, avec les ombres, avec l’insuffisance des parents, comme il compose avec tout. La peur est une donnée matérielle du monde, parmi des dizaines d’autres. Il faut savoir que la nuit noire accélère les battements du cœur rouge. Etre seul dans un chagrin ou dans le vert d’une forêt, c’est effrayant. Il faut le savoir mais cela ne concerne pas l’esprit, le dedans, cela donne une information sur le monde. Alors tu l’apprends et puis tu l’oublies, comme dans l’enfance, on oublies aussitôt ce qu’on sait pour aller jouer un peu plus loin, pour continuer de perdre son temps, de jouir du grand bonheur de perdre son temps.

C’est une chose que les parents ont du mal à comprendre, cette jouissance-là. Ne reste pas désœuvré, fais quelque chose, prends un livre.  Même le jeu, ils voudraient que ce soit éducatif (pas que pour jouer, pas que pour rien). C’est que les parents sont des adultes et que les adultes sont des gens qui ont peur, qui se soumettent à leur peur, qui la connaissent d’une connaissance servile, sombre. La peur n’est plus comme hier dans le monde, à certains endroits du monde, dans les dorures d’une légende ou dans les recoins d’une rue. Elle est maintenant dans l’esprit des adultes. Dans le sang de leur sang, dans le cœur de leur cœur. Elle les mène de part en part, elle est enfin venue à bout de l’enfance infatigable. Elle fait les mariages tristes, par peur de la solitude. Elle fait les travaux de force, par peur de la pauvreté. Elle fait les vies absentes, par peur de la mort.  

Quand elle descend sur l’enfance, la peur s’évapore aussitôt. Quand elle descend sur les adultes, elle reste, elle s’entasse. On dirait de la neige, une neige qui ne tomberait pas sur le monde, mais sur l’esprit. La peur qui entre dans le cœur adulte rejoint la peur qui y était déjà. Elle s’effondre en elle-même,  elle s’ajoute à elle-même comme de la neige grise. Alors tu ne bouges plus. Alors tu t’interdis de bouger sous la neige sale, tu ne sors plus de chez toi, de ton mariage, de ton travail, de tes soucis. En resserrant ta vie, tu cherches à diminuer le champ de la peur, à ralentir l’avalanche grise. Tu es comme ces animaux soudain pétrifiés, incapables d’aucun mouvement, empêchés d’aller plus loin qu’eux-mêmes. Comment sortir d’une telle misère. Comment sortir de ce dans quoi on ne souvient pas être entré. L’enfance n’a ni début ni fin. L’enfance est le milieu de tout. Comment rejoindre le milieu de tout ? Cela se fait sans votre volonté.  Cela se fait sans vous, par la grâce d’un amour plus rapide que vous-même, plus rapide que votre peur ou que le bruit du vent dans les branches. Oui, c’est comme ça que vous êtes enfin venu à elle, après longtemps d’attente, longtemps de peur. D’un seul coup. D’un jour au jour suivant. Et maintenant vous ne pouvez plus vous passer d’elle. On vous dit : tu sais, tu ne devrais pas aller si loin, elle peut tuer quand même. Mais vous ne le croyez plus, ou plutôt vous répondez : qu’elle fasse ce qu’elle veut de moi. Ses jouissances sont trop grandes pour que je les quitte. Comment ai-je pu passer tant d’été sans elle. Bien sûr il y avait les livres. La lecture est ce qui lui ressemble le plus. D’ailleurs vous vous approchez d’elle avec une poignée de livres, que vous n’ouvrirez pas. Elle est si adorable, tellement plus adorable que les plus beaux des livres. Cet été là, vous allez la voir tous les jours, vers la fin d’après-midi.

Vous dites, bon, je vais me baigner. Mais il serait plus juste de dire : excusez-moi, j’ai rendez-vous, j’ai rendez-vous avec l’eau, avant je la craignais, à présent je ne désire plus qu’elle, elle est comme une femme, vous comprenez, et même un peu mieux qu’une femme, oui, nettement mieux. Plusieurs chemins mènent à votre amour. Vous pouvez suivre un canal rempli d’ombre ou traverser une campagne creusée de lumière. D’où que vous arriviez, c’est le bonheur : l’immensité de l’étang, là, à deux pas. Long, mince, entouré d’arbres. Une eau même pas jolie, parfois terreuse. Vous y entrez sans précaution, vous filez droit au cœur, droit au milieu de l’étang, à égale distance des deux rives. Le visage à peine tendu vers le ciel, le corps glissant sous l’eau comme une soie légère. La peur n’est plus là. Elle est partie avec la pensé. La pensée n’est plus dans votre esprit. Elle n’est plus dedans mais dehors : vous allez dans l’eau comme dans une pensée qui se penserait toute seule, d’elle-même, sans vous. Vous nagez longtemps dans la pensée extérieure, dans l’eau du monde.  (…) cet étang, vous le connaissiez dans l’enfance. Puis vous l’aviez oublié. Depuis vous aviez avec l’été un problème : vous ne saviez pas quoi en faire. Vous étiez devant l’été, devant les vacances, comme devant le mariage, comme devant un travail : sachant comment ça fonctionne, ignorant à quoi ça sert. Maintenant vous savez : l’été ça ne sert à rien, comme l’amour, comme la joie. Vous ne trouvez plus le temps de lire, d’écrire, de répondre aux invitations. Vous ne pensez plus qu’à l’eau. Quand elle est là, vous vous y perdez. Quand elle n’est plus là, vous attendez l’instant de la revoir. Ce serait comme une histoire d’amour sauf qu’il n’y aurait pas d’histoire. Mais l’amour est bien là. Il n’a pas de forme, il n’a pas de visage, il n’a pas de nom. Mais il est bien là. Il est venu comme arrive tout amour, après la fin des temps, fin de la mort, fin de la peur. "

Christian Bobin, l'inéspérée.