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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

La divine tendresse...

3 Avril 2016, 05:35am

Publié par Grégoire.

La divine tendresse...

Il n'y a pas d'homme condamné

Si quelqu'un se trouve alors sans Dieu, 
sans pensée, sans images, sans mots, 
reste du moins pour lui 
ce lieu de vérité : 
aimer son frère qu'il voit. 
S'il ne parvient pas à aimer
parce qu'il est noué dans sa détresse,
seul, amer, affolé, 
reste du moins ceci : 
de désirer l'amour. 
Et si ce même désir 
lui est inaccessible,
à cause de la tristesse et de la cruauté
où il est comme englouti, 
reste encore qu'il peut désirer 
de désirer l'amour. 

Et il se peut que ce désir humilié, 
justement parce qu'il a perdu 
toute prétention, touche le coeur 
du coeur de la divine tendresse. 


Maurice Bellet, Incipit (DDB)

 

Aider chacun à découvrir en soi la «divine tendresse» au quotidien, tel est l'axe central de la pensée du père Maurice Bellet. 

Par quel chemin êtes-vous devenu prêtre, philosophe et écrivain féru de psychanalyse ? 
Né dans une famille chrétienne, c'est dès l'enfance que j'ai ressenti l'appel du sacerdoce. Les temps étaient difficiles : songez qu'au grand séminaire de Paris où j'ai fait mes études, le portrait de Pétain trônait dans le hall tandis qu'une sentinelle allemande était postée à l'entrée... ambiance ! Ordonné prêtre en 1949, j'ai enseigné la philosophie à Bourges puis, au début des années 1960, la théologie à l'Institut catholique de Paris tout en collaborant à la revue Christus. Ensuite, j'ai connu les périodes du Concile Vatican II et de mai 68 comme autant de grandes secousses. Finalement, ma vie a été marquée par trois «rencontres» importantes placées sous le signe de l'expérience. Tout d'abord, il y a eu la foi et le travail de pensée accompli dans la foi grâce à la théologie. Puis, l'étude de la philosophie comme expérience de pensée et même expérience spirituelle, non simplement comme un savoir visant à discuter sur Spinoza ou Kant... Troisième rencontre décisive enfin, la psychanalyse, comme expérience qui appelle à se connaître puis à vivre en tant que sujet... Si vous mettez les trois ensemble, la «déflagration» est, je crois, intéressante...

Pourquoi ? 
En travaillant sur ces trois domaines à la fois, j'essaye de voir quel chemin d'humanité possible se dessine. Un chemin qui ait la dimension de l'Evangile, d'une philosophie critique implacable et d'une psychanalyse allant au bout de ses exigences. Un chemin qui permet de s'attaquer à la grande question : comment l'humanité peut-elle survivre et comment l'homme peut-il supporter sa propre condition ? Question de toujours, me direz-vous, mais qui revêt, en ce moment, une acuité particulière. Avec d'autres chercheurs et penseurs, je constate en effet qu'il y a en ce monde une détresse telle... que nous ne la voyons plus. Cette maladie dangereuse, car souterraine, se traduit par des symptômes inquiétants,ceux d'un individualisme poussé à l'extrême. Ainsi, les désastres écologiques que nous connaissons ou encore l'effroyable écart entre un Bill Gates et un paysan de la Haute Egypte, autrement dit la fracture entre le Nord et le Sud. Sans oublier la «perversion ordinaire», soit les perturbations psychiques qui affectent de nombreux jeunes : privés de la moindre notion de limite et de repère, ceux-ci se livrent à toutes sortes d'envies spasmodiques et compulsives... dont la violence. Bien sûr, évitons de verser dans un pessimisme du genre : «Tout va mal, c'est pire que jamais !». Reste que la situation demeure préoccupante. Or je le répète, le «lieu» où l'on peut déceler cette maladie afin d'y faire face, c'est bien la philosophie, la religion par la théologie et la psychanalyse. Voilà mon travail et mon engagement tout à la fois intellectuel, spirituel et existentiel.

Un thème revient fréquemment sous votre plume, celui de l'agapé... Serait-ce, à vos yeux, la voie pour aider notre humanité à sortir de ses impasses ? 
C'est même un thème central dans mes livres ! Agapé, c'est-à-dire «amour» en grec, au sens où saint Jean affirme dans ses lettres que Dieu est agapé. Terme malheureusement traduit par «charité», qui en appauvrit le sens... Car l'agapé est par essence ce qui unit le Dieu transcendant, l'Au-delà de tout, avec la relation humaine dans ce qu'elle a justement de plus humain, de plus incarné. Et ce rapport entre les deux, quel est-il sinon le Christ_? Lui seul fait la jonction, l'unité entre le Tout Autre divin et le bon lien qui relie les humains à travers l'éveil, le soin, le partage, l'écoute... Ce en quoi l'agapé, l'amour divin, se révèle accessible à tous, que ce soit dans la vie heureuse ou dans l'épreuve.

Vous écrivez, en effet, dans L'épreuve ou le tout petit livre de la divine douceur (DDB) : «Qu'avons-nous ici et maintenant qui soit impérissable ? Agapé, la divine tendresse et rien d'autre, car tout passera sauf elle...» 
Oui, l'agapé n'est autre que la «divine douceur» ou «divine tendresse». En écrivant ce livre sur mon lit d'hôpital, à la fin des années 1980, j'ai tâché de montrer qu'au sein même de la souffrance, de la douleur, de la dépendance... il est possible de vivre dans cet état de profonde paix, miséricordieuse et rassérénante. Pleine de force intérieure, cette douceur ne doit pas être confondue avec la faiblesse et la mièvrerie. C'est bien elle dont le Christ nous parle dans le texte des Béatitudes et le sermon sur la montagne. Une «divine douceur» qui nous invite ainsi à quitter la voie de la tristesse et de la cruauté pour passer sur un chemin de joie et de grâce. Facile à dire ? Je répète que l'agapé - qui est la présence de Dieu vivant en nous - est accessible à tous, même à ceux qui n'y parviennent pas. Je veux dire qu'il importe avant tout d'être tourné vers une telle douceur, de la désirer. Et même si l'on n'en a aucun désir, eh bien de désirer, la désirer (cf. texte p.9), fût-on pris dans la «détresse innommable»... Celle que j'ai évoquée dans un autre livre intitulé La traversée de l'en-bas (Ed. Bayard). La lettre poignante d'un lecteur résume ce dont je parle : «Pour moi, il n'y a pas de traversée, mais je vous remercie d'avoir écrit ce livre, car je suis comme le prisonnier qui, dans sa cellule, entend frapper contre le mur : il sait qu'il n'est pas seul.» Mes écrits et mes conférences n'ont pas d'autre ambition que d'aider les gens «à mettre des paroles sur leur vie, de manière qu'ils puissent effectivement la vivre», comme plusieurs me l'ont reflété. J'espère y être un peu parvenu... même si, bien entendu, je n'ai pas la prétention de m'adresser à tout le monde !

Pour être des témoins de l'Evangile, et donc de l'agapé en ce monde, n'avons-nous pas à nous situer «en contradiction» avec lui ? 
Certes, mais que mettons-nous sous l'expression «en contradiction» ? En effet, sous prétexte de résistance à l'esprit du monde, on peut très bien s'enclore dans une espèce de «bulle», ou de clan religieux. Où l'on se tiendra à l'écart des préoccupations sociales, de la rencontre entre la religion et la psychologie, la psychanalyse, à l'abri de toute confrontation avec la critique... considérant tout cela comme dépassé. Or, en demeurant bien au chaud dans une prière, une paix et une joie superficielles, on ne fait que conforter le monde dans ses aspects les plus redoutables. Tel le règne féroce de l'économie et de l'argent récapitulé dans cette maxime : «Si Dieu est Dieu, les affaires sont les affaires...». On se tient alors dans une dépendance absolue vis-à-vis du système en place, et c'est l'illusion la plus totale. L'attitude inverse consiste selon moi à risquer l'Evangile dans la confrontation la plus rude, la plus dangereuse avec la réalité de ce monde. En repérant d'abord où est le «lieu du combat». Je pense ici à l'exclusion comme à l'un de ces fléaux modernes contre lesquels il importe, en humain et en chrétien, de se situer. Cette tendance à exclure l'autre qui a pu conduire un financier à asséner : «L'Afrique est un continent de trop» ! Qu'on ne s'y trompe pas, le lieu de l'Evangile, c'est bien pourtant l'homme et l'humanité dans ce qu'elle a de plus radical. Celle qui se révèle en intervenant, par exemple, dans les domaines de l'engagement social, de la politique, de l'art, de la science, de la philosophie, de la psychanalyse...

Quel peut être le rôle de la prière sur cet exigeant chemin d'humanité ? 
Il est capital, mais j'insisterais avant tout sur la liberté de se tourner vers Dieu à tout moment. Aussi bien dans les temps réguliers, consacrés à la prière et à l'office, qu'en d'autres occasions propices à favoriser le silence intérieur et la contemplation. Pour moi, ce peut être dans la lecture d'un «polar»... qui vient me surprendre par ses résonances spirituelles, ou bien encore dans le temps passé à revoir un film tel que le célèbre Andreï Roublev de Tarkovski, dont la dernière image est celle de l'icône de la Trinité. Oui, à certaines périodes de ma vie, la «Messe en si mineur» de J.-S. Bach m'a été une véritable ressource... Il ne faut donc pas limiter la prière à ses cadres habituels, ses formes connues. A ce sujet, j'aime revenir à cette liberté intérieure chère à saint François de Sales : en dehors des choses prescrites, des dévotions et des méthodes indispensables à l'apprentissage de l'oraison, si l'on a une inspiration, celle-ci demeure prioritaire. En témoigne l'anecdote suivante : Jeanne de Chantal se plaignant d'être dérangée pendant l'oraison par des demandes incessantes, saint François lui aurait répliqué : «Il faut savoir quitter Dieu pour Dieu !» Pour répondre à son invitation de nous libérer du connu, en nous tournant vers Lui par amour et en faisant fleurir l'agapé à temps et à contre temps...

http://www.prier.presse.fr/dossiers/maitres/maurice-bellet-que-fleurisse-l-agape-01-06-2008-671_142.php