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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Le dieu innombrable

11 Mars 2016, 05:54am

Publié par Grégoire.

Le dieu innombrable

Dans la même journée j'avais rencontré Dieu deux fois. La première, dans le métro. Dans les veines de métal, tous ces globules blancs des visages fuyants. Et puis cet homme endormi sur son strapontin. Maigre, jeune, lumineusement noir. Ses tempes - deux petites falaises d'os contre lesquelles battait l'océan du sommeil. Son repos - une ascèse. On aurait dit une statue de bois brûlé, oubliée dans le métro par son créateur - un génie sans doute. Toute présence est divine, mais les présences sont si rares. À quoi tiennent-elles ? Je pensais avant de découvrir ce dormeur que la parole - quand elle se fait plus coupante qu'une lame de rasoir - ou le regard - quand il a la découpe d'un diamant - engendrent ce qu'on appelle une « présence ». Mais là il n'y avait ni parole, ni regard. Juste un prince d'Éthiopie dormant dans sa tenue de maçon. Son sommeil avait de l'altitude. Les textes sacrés parlent de la nécessité d'un éveil, mais l'esprit peut aussi emprunter cette voie d'un sommeil. Quand une mère se penche sur son enfant endormi, elle se penche sans le savoir sur un livre saint. Non, je me trompe. Ce n'était pas une tenue blanche, farineuse de maçon que portait ce sage. Plutôt l'uniforme de tout le monde aujourd'hui : jean, baskets, tee-shirt. Mais son abandon - tête cassée sur sa poitrine, jambes allongées, interminables - était celui d'un dieu de ce pays où Rimbaud, un temps, vendit du café. Des savants situent l'origine de l'humanité en Afrique. Je suis descendu à la Madeleine. J'ai laissé cet Adam noir poursuivre son rêve jusqu'à la fin des temps.

La deuxième vision est arrivée plus tard, gare de Lyon. L'homme, une sorte de Goliath, était allongé sur le sol, ivre mort, le filet d'un sourire à ses lèvres. Quatre policiers harnachés comme des hannetons l'entouraient. Je n'ai jamais vu un corps aussi grand. Il tenait du bûcheron et de l'arbre abattu. Il était à lui seul plus grand que la gare. C'était une autre vision de l'humain, donc du divin. Un homme jeté à terre comme il arrivera à chacun de nous. Les représentants de l'ordre semblaient perdus, chargés d'une mission angélique dont ils n'avaient pas l'habitude. La foule des abeilles voyageuses allait, venait. Je cherche ce qui me sépare de ceux qui, comme moi, lèvent leur visage sur le tableau d'affichage de la gare. Je ne trouve rien. Une quarantaine de moi-même lèvent leurs yeux vers le panneau comme si allait y apparaître l'heure et le quai de leur mort. Un jour, je saurai voir en chacun le suaire de Turin, l'ombre du Dieu couché. Dans la dernière heure, je ne compterai que mes visions - pas ces heures grises qui les séparaient. Ce sera mon trésor pour l'au-delà. Je l'offrirai au dieu innombrable qui prenait parfois forme de prince, d'ivrogne ou de rose trémière.

Christian Bobin.