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Père Jean-Philippe Chauveau, le saint homme du Bois

8 Février 2016, 05:55am

Publié par Grégoire.

Père Jean-Philippe Chauveau, le saint homme du Bois

 

Prêtre auprès des prostituées et des prisonniers, le père Chauveau se confesse dans un livre où il évoque son enfance malheureuse et sa rédemption.

 

Il est 23 heures, ce mercredi-là, quand le camping-car de l'association Magdalena se gare contre le trottoir d'un rond-point du bois de Boulogne. Sur la carrosserie, on peut lire: «Elle m'a regardée comme une personne», cette phrase que Bernadette Soubirous prononça pour évoquer sa rencontre avec la Vierge. À bord du véhicule, trois bénévoles, Michel, Raphaël et Jessica, grillent une cigarette avec Jean-Philippe, le moine de la Communauté Saint-Jean qui a fondé l'association en 2008 pour venir en aide aux prostituées.

Le «Petit Gris» à la bouille ronde et aux yeux rieurs, qui embrasse tout le monde et semble n'avoir jamais voussoyé qui que ce soit, est une vedette ici. Depuis dix ans, avec l'association du père Giros, Aux captifs la libération, puis Magdalena, le prêtre est devenu un référent pour les gens du Bois. Sa camionnette, dit-il lui-même, est non seulement «un havre de paix où les prostituées épuisées et frigorifiées peuvent se réfugier en pleine nuit pour boire un café et se reposer, mais c'est aussi un lieu où on leur parle du bien, du beau, de l'amour, de la vérité».

 

«On m'a fermé, enfant, les portes de la vie»

 

Jade ne se fait pas attendre pour rejoindre le Padre. Travesti thaïlandais, cette grande tige aux cheveux de jais, aux jambes fines et aux dents abîmées connaît Jean-Philippe depuis de (trop) nombreuses années. Comme souvent, elle titube un peu en grimpant dans le camion sur ses hauts talons. Pendant que Raphaël s'empresse de lui servir un thé, elle se cramponne à la banquette pour rejoindre le père qui, comme il le fait avec toutes les prostituées du Bois, a pris l'habitude de s'adresser à elle au féminin et de l'appeler par le prénom qu'elle s'est donné.

 

«Viens donc me faire un baiser», lui lance-t-il amicalement. D'un point de vue extérieur, la scène peut paraître étrange: un ecclésiastique en bure serrant dans ses bras une fille de joie. Mais il suffit de le connaître un peu pour savoir que ce sexagénaire tonique et direct est ici dans son élément.

Né à La Garenne-Colombes dans un milieu où l'alcool coulait à flots, souvent battu, violé à l'âge de 12 ans par un voisin ouvrier, il a trouvé la grâce dans la foi et une raison de vivre auprès des hommes et des femmes en souffrance: «C'est parce qu'on m'a fermé, enfant, les portes de la vie, que j'ai une telle envie d'ouvrir celles du cœur d'autrui pour y faire pénétrer la tendresse de Dieu, explique-t-il. Il faut ouvrir ces cœurs clos, verrouillés par la haine, la misère, l'injustice, le péché aussi, et qui ne peuvent plus ni ne veulent plus s'ouvrir à la lumière à force d'avoir trop souffert.»

 

Ces «femmes» qui vendent leur corps viennent alléger leur âme

 

Elles seront nombreuses, cette nuit-là, à venir chercher du réconfort à son côté. Caroline, timide Maghrébine, Alicia, exubérante Guadeloupéenne, et Mariam, très jeune immigrée venue de République dominicaine... toutes ces «femmes» qui vendent leur corps pour quelques euros avant de venir alléger leur âme en buvant une boisson chaude et en grignotant quelques gâteaux.

Au Père, aux bénévoles, elles confient leur chagrin ou témoignent de leur bonne fortune. Les conversations vont bon train. On parle de la politique de Manuel Valls sur la prostitution avec autant de vivacité que des miracles de la Vierge et des prouesses des concurrents de «Danse avec les stars». Au-dessus de la banquette sur laquelle elles sont installées, une photo punaisée témoigne de leur dernier voyage à Lourdes où le Padre a pris l'habitude de les emmener, une fois par an, en pèlerinage.

Vers minuit, quand la camionnette redémarre vers une seconde halte, certaines descendent rejoindre leur «place» en emportant avec elles quelques préservatifs fournis par les gens de l'association. Jade, elle, a décidé de rester. Ce soir, elle va jouer les maîtresses de maison et s'occuper des thermos. Un peu plus tard, Laura, Lidia, Rose ou Plume la rejoindront.

 

Des visages apaisés

 

Originaires d'Amérique latine, ces enfants de Dieu sont peut-être plus sensibles que d'autres aux messages de Jésus que leur transmet le Padre. Friandes de chapelets en plastique phosphorescent, d'icônes et autres objets sacrés bon marché, ces grandes bavardes n'aiment rien tant que se taire pour partager un moment de prière. Il faut les entendre, ces «femmes» croyantes, voire pieuses, réciter en espagnol des Je vous salue Marie à la lueur des petites bougies installées dans le camping-car. Il faut voir leurs visages apaisés lorsqu'elles tendent leur front au Padre pour recevoir sa bénédiction.

À une heure du matin, Jean-Philippe laisse enfin apparaître quelques signes de fatigue. C'est l'heure du petit coup de balai nécessaire à l'entretien du véhicule, cadeau d'un généreux paroissien. Une journée bien remplie s'achève. Aujourd'hui se tenaient les Mercredis du cœur, ces repas hebdomadaires organisés à son initiative pour réunir les plus démunis dans la crypte de Sainte-Cécile, à Boulogne. Le temps d'un dîner, celles et ceux que le monde méprise et évite y ont trouvé réconfort et table ouverte. Ce soir-là, en comptant les quelques étudiants et paroissiens, ils étaient près de 80...

 

Ses péchés mignons? L'informatique et les gadgets dernier cri

 

Quand on a retrouvé le Padre, juste après, dans son petit bureau en sous-sol du prieuré, «une sorte de grotte qui invite à la confidence», il conversait avec un vieil ami tourmenté par son divorce tout en pianotant sur son nouvel iPhone. La scène résume plutôt bien le Padre. Ses péchés mignons? L'informatique et les gadgets dernier cri. Sa vocation? Être attentif aux démunis. Après avoir fondé Saint Jean Espérance, trois maisons destinées à accueillir de jeunes toxicomanes en province, il est devenu aumônier de la maison d'arrêt de Nanterre et a créé l'association Magdalena, qu'il aimerait aujourd'hui développer à travers l'acquisition d'un centre d'hébergement.

Loin d'être aussi médiatique que le père Guy Gilbert, à qui il voue une sincère admiration, Jean-Philippe Chauveau s'est laissé convaincre de se raconter dans un livre écrit avec Luc Adrian et Ombeline Sapin*. «Mon histoire n'est intéressante que parce qu'elle témoigne que rien n'est jamais perdu. Le salut est toujours possible», dit-il. Après des années d'errance, rythmées par des fugues et des vols, entrecoupées de séjours dans des pensionnats stricts à Nantes ou à Angers ou des maisons de redressement, le petit Chauveau a croisé des êtres qui ont changé sa vie.

 

Ses combats font parfois grincer des dents

Il y a d'abord eu Fernand, «le catho de chez Peugeot», où Jean-Philippe avait trouvé un premier job de sellier, puis le père Marie-Dominique Philippe, qui lui a donné ses premiers cours de philosophie et de théologie avant de devenir son père spirituel. Puis Jean Vanier, le père de L'Arche, Marie-Hélène Mathieu, cofondatrice du mouvement international Foi et Lumière, et Patrick Giros, créateur de l'association Aux captifs la libération. Touché par le bonheur apparent de ces gens mais aussi par l'amour et les encouragements qu'ils lui témoignaient, le gamin des cités qui avait abandonné un apprentissage de pâtissier avec le sentiment d'avoir «une intelligence paralysée» a relevé ses manches. À 26 ans, il a repris ses études, bien décidé à aller vers l'autre avec, pour guide, la Sainte Vierge, qu'il a choisie comme mère et qui lui a «toujours permis de franchir les étapes» de sa vie.

L'apprentissage n'a pas toujours été facile et, dans son livre-témoignage, Que celui qui n'a jamais péché..., Jean-Philippe n'en fait pas secret. La vie en communauté, la chasteté, le don de soi sont autant de renoncements qu'il lui a fallu accepter.

Aujourd'hui encore, cet hyperactif, qui jongle entre mails, SMS et coups de fil et se déplace en scooter, avoue que ses combats font parfois grincer des dents, y compris chez ses frères en Dieu, et que la vie communautaire n'est pas toujours aussi facile qu'on le voudrait. Mais il puise son énergie dans toutes les rencontres, celles qu'il sollicite en abordant les gens par le regard, l'écoute, l'humour. Ainsi, quand un taulard agressif l'interpelle par un «T'es qui toi? Qu'est-ce que tu fous ici?», l'ecclésiastique ose répondre, l'œil rieur: «Pourquoi tu me parles, t'as pas d'amis?» Et la glace se brise dans un grand éclat de rire…

 

* Que celui qui n'a jamais péché... , Éditions de L'Œuvre, 315 p., 22 €.

http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2012/12/07/01016-20121207ARTFIG00555-pere-jean-philippe-chauveau-le-saint-homme-du-bois.php