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Un soleil donné

16 Janvier 2016, 06:09am

Publié par Grégoire.

Un soleil donné

Par la pensée, je fais quelques pas dans le noir avec ton fantôme. Tu me précèdes. Tu parles, tu ris. De temps en temps tu te retournes et c'est à chaque fois le même miracle, le même soleil donné. La galette des rois de ton visage m'a ébloui pour la vie. Ta gaieté faisait toute ma théologie. J'ai sorti cette photographie d'une enveloppe : tu es devant un étang dont une lumière brune mange les roseaux. Tu tiens dans tes bras ton enfant encapuchonnée de blanc. Tu souris. C'est un jour en hiver. L'image a été prise il y a trente ans. Ce qui brillait à cette époque n'est pas plus loin de moi que la fenêtre dont, en me penchant par-dessus le bureau, je peux agrandir ou diminuer l'ouverture. Le passé est à portée de main. Il n'est que du présent timide. Ce petit étang était comme un livre ouvert avec ses pages d'eau. Nous allions souvent le lire. La promenade le long de ses rives colorait nos âmes. Le ciel mangeait dans nos mains. Les oiseaux écrivaient sur des feuilles d'or. Nos rires ricochaient sur l'eau verte. Le temps a passé. La mort t'a menée dans son cloître où il y a tant de lumière que cela brûle les yeux. Un architecte a fait mon coeur avec une salle vide à l'intérieur - une coupole ceinturée de vitres. C'est là que j'écris. En tournant mes phrases d'un degré de plus, je pourrais voir au loin l'enfant que j'étais rue du 4-Septembre, captif des roses du voisin. Des roses cramoisies, fusillées par le soleil. Par la fenêtre un merle siffle. Sa longue attente entre deux chants m'apprend cet art de vivre qui ne s'apprend pas. Une pluie fine court comme une petite fille autour de la maison. Elle ne dure pas. Les Japonais appellent « cortège nuptial de la renarde » ces averses qui traversent les beaux jours. Nos mesures du temps sont fausses. Si les saisons reviennent, c'est parce que nous ne comprenons pas ce qu'elles nous disent. Du jour où nous le comprenons, il n'y a plus de temps, plus de saison, plus rien que l'éternité modeste : la renarde et ses invités. Les oiseaux et leurs écrits mystiques. Les roses et leur coup de sang. Je ne suis plus retourné au petit étang. Le paradis n'est pas un lieu, mais une parole dont les ondes vont plus loin que toute raison connue. Tout homme, même le plus égaré, est un jour blessé par un éclat de l'éternel - saisi par la beauté d'un chant ou d'une fleur qui l'arrache à sa vie pour toujours. Ton visage a eu pour moi cette force. Je le glisse dans l'enveloppe. Je n'ai pas besoin d'image pour le voir : j'ouvre la fenêtre un peu plus. J'entends le merle dont le chant faisait briller tes yeux. 

 

Christian Bobin