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Le plus grand roi de l'humanité

27 Décembre 2015, 06:30am

Publié par Grégoire.

Le plus grand roi de l'humanité

 

Un jour il crie, un autre jour il pleure. Il traverse tout le registre de l’humain, la grande gamme émotive, si radicalement homme qu’il touche au dieu par les racines. Il est doux et abrupt. Il brise, il brûle et il réconforte. La bonté est en lui comme une matière chimiquement pure, un diamant. Son esprit est légèrement absent, et ce rien d’absence est sa manière d’être attentif à tout. Pris dans un chaos de désirs et de plaintes, serré par une foule qui se bouscule ses faveurs comme on voit des moineaux s’abattre en nuée sur un seul morceau de pain, il distingue très bien le frôlement d’une seule main sur un pan de son manteau, il se retourne aussitôt et demande qui l’a touché, qui lui a dérobé une part de sa force.

 

La voleuse---car c’est bien sûr une femme, car les femmes ont su très vite connaître en lui la plus grande intelligence vivante, l’intelligence du don, car les femmes ne se trompent pas sur la lumière qui sort de lui, c’est la même qui s’en va d’elles pour baigner les chairs de leurs enfants---la voleuse par amour est celle qui l’a sans doute le mieux entendu: prenez ce que je vous donne, je vous le donne sans condition et, parce que je vous le donne absolument, il y en a absolument pour tous---ce qu’on partage se multiplie. Il dit qu’il est la vérité. C’est la parole qui est la plus humble qui soit. L’orgueil, ce serait de dire: la vérité, je l’ai. Je la détiens, je l’ai mise dans l’écrin d’une formule. La vérité n’est pas une idée mais une présence.

 

Rien n’est présent que l’amour. La vérité, il l’est par son souffle, par sa voix, par sa manière amoureuse de contredire les lois de pesanteur, sans y prendre garde. Que des millions d’hommes se soient nourris de son nom, qu’ils aient peint son visage avec de l’or, fait retentir sa parole sous des coupoles de marbre, cela ne prouve rien quant à la vérité de cet homme. On ne peut accorder crédit à sa parole en raison de la puissance historique qui en est sortie: sa parole n’est vraie que d’être désarmée. Sa puissance à lui, c’est d’être sans puissance, nu, faible, pauvre---mis à nu par son amour, affaibli par son amour, appauvri par son amour.

 

Telle est la figure du plus grand roi d’humanité, du seul souverain qui ait jamais appelé ses sujets un à un, à voix basse de nourrice. Le monde ne pouvait l’entendre. Le monde n’entend que là où il y a un peu de bruit et de puissance. L’amour est un roi sans puissance, dieu est un homme qui marche bien au-delà de la tombée du jour. Quelque chose avant sa venue le pressent.

 

Quelque chose après sa venue se souvient de lui. La beauté sur la terre est ce quelque chose. La beauté du visible est faite de l’invisible tremblement des atomes déplacés par son corps en marche. Il vient d’une famille où on travaille le bois. Il travaille les coeurs qui sont autrement durs que le bois. Ils sont quelques-uns à entrer dans son travail. Il les forme avec peine aux principes d’une économie nouvelle: on ne fait rien par série, on va de l’unique à l’unique. On ne vend pas, on donne.Il parle souvent de son père. Un adulte qui parle de son père, c’est un homme qui réchauffe une ombre. Lui, c’est différent.

 

On dirait, comme il en parle, que son père n’est pas dans le passé mais dans l’avenir.Son père a le verbe haut. Sa voix effarouche les bêtes et les hommes. Le père a réputation d’orage, le fils vient l’apaiser, l'apprivoiser. Il dit: mon père, voyez, c’est comme un homme qui avait deux fils, un calme et un fou qui a voulu sa part d’héritage tout de suite et qui l’a dépensée en vins, en femmes, en jeux de toutes sortes. Ensuite il a eu faim, le fou, il n’avait plus un sou en poche et il est revenu honteux à la maison. Il s’est caché dans un coin et il mangeait avec les bêtes. Le père, quand il l’a découvert, l’a serré dans ses bras, l’a tiré en pleine lumière et a décidé d’une grande fête, pour tout le monde. L’autre fils a râlé, ça ne lui plaisait pas, autant de dépenses d’un seul coup et pour qui, pour un ingrat, un fainéant, à quoi ça sert d’être raisonnable, économe et fidèle, à quoi ça sert alors?

 

Le père buvait, chantait, riait. Il n’a rien entendu de ces reproches. C’était un homme particulier: il n’entendait que la joie---pour le reste, il était sourd. Sa mère, il n’en parle jamais. Elle est partout dans lui. C’est une petite paysanne, presqu’une adolescente. C’est sur son visage qu’il a ouvert les yeux pour la première fois. Cette première fois est pour lui comme pour tout être humain, inscrite au plus profond de la chair, ineffaçable.

 

Dans les campagnes, on dit d’un enfant qu’il “tient” plutôt de son père ou plutôt de sa mère. Lui, il “tient” de sa mère l’ampleur de son regard, et la douceur maintenue jusque dans ses paroles, ses paroles les plus rudes. Elle le voit mourir. C’est la pire chose qui puise arriver à une mère. Il n’y a pas de mots pour cette douleur. Il n’y a aucun mot dans aucune langue pour ce qui nous arrache vivant à notre vie. Il n’y a que ses mots à lui qui sont plus que des mots. Il ne semble pas suivre le chemin connu de lui. On pourrait même parler d’hésitations. Il cherche simplement quelqu’un qui l’entende. Cette recherche est presque toujours déçue, son chemin est celui des déceptions, d’un village à l’autre, d’une surdité à la suivante.

 

Christian Bobin.