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L'idiot. ДУРАК’ / DURAK

11 Décembre 2015, 06:40am

Publié par Grégoire.

Inspirée librement du livre de Dostoïevski, l'idiot est une figure du Christ qui veut sauver les gens, mais dont personne ne veut.

Inspirée librement du livre de Dostoïevski, l'idiot est une figure du Christ qui veut sauver les gens, mais dont personne ne veut.

ДУРАК’ / DURAK :  l'idiot ou 'trop con'.

 

Dima est un jeune plombier qui doit gérer les canalisations des logements sociaux d’un quartier d’une petite ville de Russie. Un soir, lors d’une inspection de routine, il découvre une énorme fissure qui court le long des façades de l’immeuble. Selon ses calculs, le bâtiment est sur le point de s’effondrer et d’ensevelir les 800 locataires qui y vivent. Une course contre la montre va sengager

 

À mi-chemin entre Dostoïevski et Kafka, L’Idiot! décrit le parcours christique et tragiquement solitaire de ce trouble-fête avec l’acidité de la satire et la nervosité du thriller. Yuriy Bykov capte cette odyssée nocturne quasiment en temps réel, caméra à l’épaule.

 

 

Le Courrier de Russie : Quelle est votre histoire ?

Youri Bykov : Mon histoire est celle d’un petit village, Novomitchourinsk, dans la région de Riazan. Une localité sans histoire, née en même temps que moi, en 1981. Mes parents s’y sont installés lors de la construction de sa centrale électrique. Nous vivions dans un baraquement pour ouvriers. Mon père était chauffeur de camion. Ma mère avait un travail éprouvant dans une usine de préparation de dalles. Une vie dure à une époque difficile. J’avais dix ans quand l’Union soviétique a cessé d’exister. Mon père venait de nous abandonner. Ma mère m’élevait seule. Les années 1990 ont frappé durement notre petite bourgade : réductions de personnels, banditisme… De nombreux jeunes gagnaient leur vie grâce au racket et à la délinquance. J’ai eu de la chance de ne pas sombrer dans ce milieu.

LCDR : Où avez-vous trouvé refuge ?

Y.B. : Dans la musique, l’écriture d’histoires… j’ai même publié dans le journal local. J’ai travaillé comme ouvrier dès la fin du secondaire. Parallèlement, j’ai commencé à faire du théâtre. Je passais pour un vrai idiot. Mais c’est comme ça que j’ai été repéré par l’acteur Boris Nevzorov, alors que je jouais une pièce de Molière dans une petite salle de notre commune. Il était en tournée. Il m’a invité à Moscou et j’ai été reçu à l’Académie russe des arts du théâtre sur ses conseils. J’avais 20 ans. Je n’avais jamais essayé d’intégrer une quelconque université avant cela. Ma mère me disait toujours qu’il fallait payer beaucoup de pots-de-vin pour étudier à Moscou.

« Je suis arrivé à la capitale avec mon sac rempli de patates et d’espoirs. »

LCDR : Avait-elle raison ?

Y.B. : En fait, l’art est un domaine dans lequel la corruption n’a quasiment aucun sens, car si tu ne joues pas bien, ça se voit tout de suite. J’ai passé une audition, ils m’ont accepté et j’ai commencé à étudier. J’étais entouré de « fils et filles de ». Et moi, j’étais arrivé à la capitale avec mon sac rempli de patates, de concombres et d’espoirs. Finalement, j’ai rapidement laissé tomber ce cursus pour intégrer l’Institut national de cinématographie. Je voulais être acteur. Je le suis devenu en 2005, mais de nouveau, j’ai changé de voie.

LCDR : Vous souhaitiez être derrière la caméra ?

Y.B. : J’ai compris que jouer n’était pas pour moi, même si j’avais eu des propositions intéressantes pour rejoindre des compagnies dans des théâtres réputés. Je me suis lancé plutôt  dans l’apprentissage du métier de réalisateur, tout seul, car je ne pouvais pas me permettre de payer une seconde éducation. Je gagnais ma vie en faisant de petits boulots, j’ai été animateur dans un club pour enfants, manutentionnaire, agent de sécurité… Ces travaux m’ont permis de mettre de l’argent de côté pour tourner mon premier court-métrage, Natchalnik, en 2009 (ci-dessous). Il m’a valu le premier prix dans la catégorie « court » du festival Kinotavr [plus grand festival de cinéma en Russie, ndlr], devant un jeune réalisateur qui sortait tout frais de l’Institut national de cinématographie. J’étais sous le choc.

LCDR : Pourquoi ?

Y.B. : Je n’avais étudié nulle part, j’avais tout réalisé sur mes propres fonds, sans instructeur, ni mentor. J’étais le petit gars de la campagne qui réussissait. J’ai du mal à y croire jusqu’à présent. Rien ne me prédestinait à une telle carrière. J’ai gagné à la loterie en quelque sorte.

LCDR : L’idiot est votre troisième long-métrage, après Jit (« Vivre ») et Le Major. Tous les trois sont très sombres, touchants et violents. Où puisez-vous cette noirceur ?

Y.B. : Je suis un cinéaste, je suis attiré par les sujets épineux et les problèmes que rencontre la société. Ça m’intéresse de savoir comment les gens surmontent leurs difficultés. Je ne parle pas de violence mais d’émotions. Le Major était basé sur l’affaire Evsioukov, ce policier qui avait tiré sur des gens dans un supermarché en 2009. La population avait été interpellée par cette tragédie, et j’avais envie de tourner un film sur l’arbitraire dans la police russe : un agent renverse un enfant sur la route, tente d’étouffer l’affaire avec ses collègues mais finit par se repentir. Le film montrait notamment à quel point la police se croyait tout permis en pensant être protégée par le pouvoir. L’idiot, lui, montre le pouvoir des fonctionnaires de province. C’est un cinéma d’auteur, il attire l’attention des spectateurs sur les problèmes de la société. C’est très important pour faire réfléchir. La Russie que je filme existe, je n’invente rien, et il me plaît de l’observer.

LCDR : De nombreuses critiques s’élèvent en Russie, lorsque des films présentant une image négative du pays sont diffusés à l’étranger. Je pense notamment au scandale autour de Leviathan, d’Andreï Zviaguintsev.

Y.B. : Leviathan montre une image radicalement négative de la province russe, et il a bénéficié d’un accueil chaleureux en Occident. Le film a été primé à Cannes, aux Golden Globes, nommé aux Oscars… On en a parlé dans tous les médias, y compris sur les chaînes de télévision publiques. Le ministère de la culture russe s’est retrouvé dans une situation embarrassante : il avait soutenu un film dirigé contre l’État et qui critiquait violemment la politique fédérale dans les régions russes. Andreï Zviaguintsev est devenu une sorte d’ennemi, la population s’est posé des questions : pourquoi notre argent permet-il de financer des films qui nous présentent comme des bouseux ? Les Russes sont très susceptibles, comme des enfants. Cela ne signifie pas qu’ils sont mauvais, simplement, ils sortent de 70 ans d’esclavage communiste et des tumultes des années 1990. Si tu froisses un Russe, que tu parles avec lui sans faire de compromis et que tu essaies de lui imposer une marche à suivre, sa réaction sera forcément négative – tu deviendras un ennemi.

LCDR : Avez-vous connu des problèmes semblables avec L’idiot ?

Y.B. : Mon film est également sorti dans les salles en Russie et à l’étranger, mais à moindre échelle que Leviathan. Et surtout, à la différence de ce dernier, L’idiot utilise un langage cinématographique simple. Il a rapidement été piraté, et la société russe et l’intelligentsia ont pu se faire une idée du film. Et les gens ont compris queL’idiot parle de problèmes russes à des Russes, afin d’entamer un dialogue dans le pays. En revanche, mon film a engendré des tensions au sein du milieu cinématographique. Sorti au même moment, L’idiot a été comparé au film d’Andreï Zviaguintsev, ce qui a créé une vraie scission au sein de la communauté. Deux camps se sont formés : celui de L’idiot, pro-Poutine, et celui de Leviathan, la classe libérale « éclairée ». C’était incroyable, et totalement injustifié. Zviaguintsev est simplement plus mature que moi, plus radical, il ne craint pas de faire un cinéma dépressif, pessimiste et complexe, alors que je suis plus proche des gens.

LCDR : Comment vous adressez-vous aux gens, justement ?

Y.B. : Je pense qu’il faut aller vers le dialogue. Il ne faut pas reprocher au peuple russe son développement « trop lent », sinon il risque de s’isoler et de soutenir le pouvoir, qui l’utilisera. Par exemple, les libéraux ne devraient pas comparer le monde russe au fascisme, comme ils le font aujourd’hui. Il faut être plus délicat avec ses concitoyens. Il faut construire des ponts entre les couches de la société et ne pas traiter tout le monde d’idiots et partir vivre en Europe.

« Balabanov était à la fois alcoolique et très clair dans son esprit »

LCDR : Le scandale autour de Leviathan a également marqué une rupture dans le financement public du cinéma en Russie. Le ministre de la culture n’a pas hésité à dire qu’il ne voyait pas de raison de financer des films sur la « Russie-caca »…

Y.B. : La situation est très ambiguë. D’un côté, Andreï a exprimé sincèrement ce qu’il voulait dans son film, mais de l’autre, il a fait fermer le robinet des financements pour le cinéma d’auteur. Les conditions qu’exige aujourd’hui le ministère de la culture ne laissent plus de place à des scénarios traitant de problèmes sociaux ou d’une possible lutte contre le pouvoir. Le budget est destiné à des productions militaro-patriotiques ou à des mélodrames. Je ne qualifierais pas cette politique de censure – personne n’interdit de projeter quoi que ce soit –, mais il est plus difficile de trouver l’argent nécessaire à la production.

LCDR : L’idiot est dédicacé au réalisateur russe Alexeï Balabanov, décédé il y a un peu plus de deux ans.

Y.B. : Balabanov est mort l’année de la sortie de L’idiot. Et si je ne le fréquentais pas, c’est un réalisateur pour lequel j’éprouve à la fois de l’admiration et de la compassion. Balabanov était un homme particulier, un nationaliste qui n’aimait pas la culture occidentale, à la fois alcoolique et très clair dans son esprit. Il souffrait beaucoup à l’intérieur. Et si nous sommes contraints de vivre en faisant des compromis, lui vivait comme il l’entendait. C’est pourquoi il me semble que cet hommage est justifié.