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L'insoumise

8 Novembre 2015, 06:11am

Publié par Grégoire.

L'insoumise

“Son nom est connu dans un cercle d’initiés qui la considèrent comme une icône de la pensée contemporaine et qui se ressourcent régulièrement dans ses écrits.

Je fais partie de ces personnes qui, par les hasards d’une amitié, à l’adolescence, ont eu la chance de tomber sur La Pesanteur et la Grâce, et, comme bon nombre d’étudiants, je le suppose, j’ai appris par coeur certains fragments qui résonnaient en moi comme des aphorismes de sagesse et de compréhension du monde. Pendant des années ce livre de chevet fut pour moi comme la boussole du marin au milieu de l’océan déchaîné.

Trente ans après, mes recherches sur Hannah Arendt me firent lire ou relire certains textes comme La Condition ouvrière et L’Enracinement. Je fus, de nouveau, frappée par sa profondeur d’analyse, son courage physique et intellectuel, la pertinence de ses propositions, son mystère aussi, ce mystère d’une vie brisée à trente-quatre ans dans le feu de la recherche de la vérité. Aujourd’hui, nous avons besoin de la pensée de Simone Weil, de sa clairvoyance, de son courage, de ses propositions pour réformer la société, de ses fulgurances, de ses questionnements, de son désir de réenchanter le monde.”

(extraits de la préface)

 

La sortie en librairie d’un ouvrage consacré à celle que l’on confond trop souvent  avec son illustre et populaire homonyme est source, pour son admirateur, de joie et de terreur. Plaisir de voir que l’on s’attache à promouvoir la connaissance de Simone Weil, aussitôt doublé d’une angoisse portant sur la qualité de cette promotion. Ce n’est donc pas sans appréhension que l’on apprend que Laure Adler, après avoir marché Dans les pas de Hannah Arendt en 2005 [1], a décidé de livrer un opus consacré à la philosophe [2] dont on célèbrera en 2009 le centenaire. Evénement qui est le prétexte comme souvent d’une déferlante éditoriale dont L’insoumise a été le premier symptôme.

Le texte, qui ne se veut pas « biographie » mais « récit », a souvent recours à la première personne, et se conçoit effectivement plus comme le récit de l’exploration, par la journaliste et écrivain, de la vie de son héroïne, que comme une biographie stricto sensu. En ce sens, le livre s’inscrit dans la longue tradition des textes « non savants » [3] – souvent enflammés, parfois partiaux, la plupart du temps hagiographiques - qui constituent la bibliographie weilienne de seconde zone. La première se limitant au périmètre encore restreint d’ouvrages scientifiques, abordant Simone Weil de façon exigeante – et surtout de façon philosophique, ce qui semble être encore la justice la plus adaptée à la mémoire de cette philosophe, méconnue comme telle. N’allons toutefois pas jeter le bébé Adler avec l’eau du bain.

 

« Les temps chamgent. Nous vivons une période de cacophonies, de brouillage de repères, d’absence de plus en plus accentuée de la notion de valeur […] Les riches deviennent de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres. La droite séduit la gauche qui, elle-même, demeure aphone ou inaudible sur les grands thèmes qui nous tiennent à cœur […] Brouillage, cynisme, opacité même, si on fait semblant de tout nous dire sous prétexte de tout communiquer. Elle, Simone Weil, c’est le contraire » [4]

 

L’urgence de peindre la figure de Simone Weil semble se justifier aux yeux de Laure Adler par le besoin de justifier par le personnage insoumis une grille d’analyse qui se veut insoumise au monde dans lequel nous vivons. Bref, le propos ne donne pas à penser mais pense pour nous, et ce didactisme est regrettable, tout comme peuvent agaçer les questionnements personnels adlériens qui structurent ce parcours weilien. Mais cela ne doit pas éclipser le côté positif de l’affaire. Si c’est bien l’ego de Laure qui commande, il poursuit un louable but : celui de faire connaître largement la vie et les grandes lignes de la pensée de Simone. 

Traitant d’un auteur dont la progression de la pensée s’enracine dans la diversité de chaque expérience vécue, l’option de récit biographique choisie par Laure Adler doit s’attacher à manifester le surgissement de la pensée au sein d’un parcours humain. Sur ce plan il faut reconnaître à l’ancienne directrice de France Culture une démarche d’une justesse sincère dans l’interprétation et la connaissance des écrits et de la pensée de Simone Weil. Recoupant les sources traditionnelles de la bibliographie weilienne, L’insoumise permet de découvrir les grands traits de la personnalité de la jeune philosophe, même si on ne comprend pas vraiment ce qui motive le choix de la part de l’auteur d’un parcours biographique à rebours pour le moins déstabilisant – l’ouvrage s’ouvrant sur la mort de l’héroïne et s’achevant sur ses jeunes années. Mais surtout, le mérite de Laure Adler est de s’attacher à donner de celle qui fut tant décrite comme une pasionaria de l’ascèse une image plus vivante, très cohérente dans ses excès, et probablement plus juste.

« On découvre une autre Simone Weil, loin des clichés de femme pieuse, dévote, renfermée sur elle-même... Les historiens du catholicisme ont essayé de la récupérer » [5]

 

Ce qui fascine Laure Adler chez Simone Weil, c’est objectivement sa grande liberté, tant dans sa façon de mener sa vie que dans celle de concevoir la pensée:

A Simone Weil appartient le monde, et il est illimité. En Simone Weil réside une faculté de résistance, d’humour, de gaieté, d’absence de peur, de joie de vivre aussi » [6]  Oui, Simone Weil est inclassable, oui, il est difficile de lui donner une couleur politique, de la rattacher à une chapelle ; elle semble avoir traversé tous les idéaux et toutes les idéologies, s’y être intensément immergée pour aussitôt après en faire ressortir les faussetés, les lâchetés et les limites. Non, Simone Weil ne supportait pas la médiocrité, celle qu’elle pensait être sienne et celle qu’elle rencontrait, elle se révoltait et s’enflammait, prenant fait et cause pour tout ce qui la touchait. Mais liberté et engagement ne sont pas forcément synonyme d’insoumission. Il semble un peu rapide de désigner comme insoumise une philosophe dont la pensée repose profondément sur la notion… d’ordre ! La vocation de l’homme, selon Simone Weil, n’est-elle pas effectivement de réintégrer l’ordre de l’univers, régi par la nécessité qui est parfaite obéissance à la Sagesse divine ? L’héritage stoïcien et cartésien (aux échos malebranchistes) est décisif pour comprendre l’importance de la notion d’ordre dans la pensée métaphysique de Simone Weil, et ses conséquences sur la pensée du politique. Son œuvre, touchant aux thèmes les plus divers, présente une grande unité dans son inspiration, et peut être à ce titre qualifiée de philosophie.

 

Notes

[1] Laure Adler, Dans les pas de Hannah Arendt, Gallimard, 2005

[2] Laure Adler, L’insoumise, actes-sud, 2008

[3] Cf. interview de Laure Adler du 14/11/2008 dans un quotidien sétois : « C’est la première fois qu’on publie un livre non savant sur Simone Weil, sans tenir compte de ce qui a été publié après la guerre sous l’impulsion de sa mère ». Laure Adler omet de préciser que l’édition des écrits de Simone Weil après la guerre a été prise en charge par Albert Camus, avec le soutien de Mme Weil.

[4] L’insoumise, p. 9.

[5] Cf. interview du 14 novembre 2008.

[6] L’insoumise, p. 259.

 

Journaliste et écrivain, Laure Adler a animé de nombreuses émissions littéraires ou de débat, tant à la radio qu’à la télévision. Elle a dirigé pendant six ans France-Culture et a assuré des fonctions éditoriales chez Grasset, au Seuil, et actuellement chez Actes Sud. Elle est par ailleurs l’auteur de nombreux livres de fiction ou de non-fiction, parmi lesquels : Dans les pas de Hannah Arendt (Gallimard, 2005), A ce soir (Gallimard, 2001), Marguerite Duras (Gallimard, 1998), L’Année des adieux (Flammarion, 1995).