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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

une parole qui rend possible la venue d'autre chose qu'elle-même

26 Septembre 2015, 05:14am

Publié par Grégoire.

une parole qui rend possible la venue d'autre chose qu'elle-même

Il y a une littérature qui est somptueuse, surchargée d'or et d'estime de soi. Elle tient l'écriture pour plus grande que la vie. Elle ne sait rien de plus noble qu'une belle phrase. Elle a sans aucun doute engendré des chefs-d'oeuvre, et elle m'indiffère. C'est une autre littérature dont j'ai faim. Elle est aussi ancienne que la première. Elle ne suppose pas moins de travail mais elle ne cherche pas la même chose. Ou plutôt : Il y a une écriture qui cherche, ne trouve que par accident ou par grâce, et continue à chercher. Et il y a une écriture qui tourne devant son miroir, une mariée qui essaie sa robe. Celle-là ne cherche rien. Elle n'a rien à chercher, ayant depuis toujours trouvé qui épouser : elle-même. Sa beauté ne m'impressionne pas. Je n'admire pas une oeuvre parce qu'on me dit de l'admirer, mais pour la puissance d'amour qui vibre en elle. Ce que j'entends ici par amour n'est rien de sentimental. L'amour qui est seul réel est d'une dureté incroyable.  c'est le mot : incroyable. Le poète Henri Pichette dit que l'on ne devrait jamais écrire une seule phrase que l'on ne puisse chuchoter à l'oreille d'un agonisant. Eh bien c'est exactement ça. L'écriture que j'aime, c'est exactement ça. Et nous sommes tous des agonisants n'est-ce pas ? Où me mènent de telles réflexions. A rien, à rien. Ce n'est pas grave, une petite poussée de fièvre.  Ce que je dis là, je peux le dire autrement : il y a une parole de princes et il y a une parole des gueux. Celle des princes est comme une chambre où il n'y aurait rien et où en même temps tout serait plein, rempli à ras bords. C'est une parole qui est sourde de se suffire à elle-même. Celle des gueux, au contraire, contient en elle assez de vide -d'espace, de silence- pour que le premier venu s'y faufile et y découvre son bien. C'est une parole qui laisse en elle une place à l'autre, qui rend possible la venue d'autre chose qu'elle-même. Vous savez : la vieille tradition de disposer sur la table une assiette en plus pour un visiteur imprévu, étranger. Ce sont ces paroles-là que j'aime. C'est à ces tables que je mange le mieux.

Christian Bobin