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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Revue Limite : vivre et penser contre son temps !

22 Septembre 2015, 05:18am

Publié par Grégoire.

Nouvelle revue d'écologie humaine vitale !

Nouvelle revue d'écologie humaine vitale !

On se désole souvent de voir la tradition de révolte s'estomper au sein des jeunesses occidentales et ces dernières se montrer de plus en plus insensibles aux problèmes généraux d'idées et de culture — les plus exposés au bluff techno-marchand n'étant pas toujours ceux que l'on croit. DansMisère et décadence des grandes écoles: confessions d'une khâgneuse atterrée (Jean-Claude Gawsewitch éditeur, 2013), Loriane Lafont a naguère évoqué sa souffrance d'étudiante idéaliste voyant ses camarades de classe préparatoire échanger des niaiseries par le moyen du réseau social en ligne Facebook à longueurs de journée. Ceci au lycée Henri IV, prestigieux établissement sous les voûtes duquel glissent les ombres choisies de Jacques Maritain, Paul Nizan, Georges Perec, Michel Foucault et Simone Weil…

Pour se consoler de ses misères, Loriane Lafont devrait lire la revue Limite, dont un premier numéro publié par les éditions du Cerf paraît cet automne. Assez indifférents à la ronde dévorante des images diffusées en temps réel, ses animateurs lisent Chesterton, Péguy, Bernanos, Mounier, Charbonneau, Ellul, Pasolini — avec une attention particulière accordée au destin de «sœur notre mère la Terre» ; à découvrir leurs différentes contributions, on devine qu'ils ne gâchent pas leur vie pour le plus grand profit de Mark Zuckerberg. Eugénie Bastié, Gaultier Bès, Paul Piccarreta et Camille Dalmas rejoindraient plutôt les enfants perdus de la net generation évoqués par la sociologue américaine Sherry Turkle dans Seuls ensemble, de plus en plus de technologies, de moins en moins de relations humaines (Editions de l'Echappée, 2015). Persuadés qu'on ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l'on n'admet pas tout d'abord qu'elle un immense bousillage de la relation concrète, ces digital natives ont intuitivement compris que la vraie vie était ailleurs que sur les écrans sur lesquels se dissipait leur belle jeunesse.

Qui dit intuition ne dit pas absence de pensée ; et qui dit jeunes gens en colère n'empêche pas le sommaire de Limite d'être ouvert à des aînés dont la route d'écrivain est déjà bien engagée. Dans le numéro titré «Décroissez et multipliez-vous», le philosophe Fabrice Hadjadj propose un éloge des limites dont la nécessité se fait ardemment sentir: «Pour les Anciens, l'imperfection n'est pas du côté de la limite, mais de l'illimité. Avoir une limite, c'est d'avoir un contour, une forme, une consistance. Etre illimité, c'est être fantomal, informe, inconsistant.» Plus loin, Luc Richard se promène en Chine, Falk van Gaver célèbre la splendeur de l'option préférentielle pour les pauvres et Jacques de Guillebon écrit comme Sam Francis peignait, en imposant un style de pure vitesse et de pure folie, fait de tâches et de projections: «A la surface de moi, il y a la désespérance qui n'est que de l'espoir surmonté, le temps dispersé, ventilé, saccadé, où la connaissance fait l'oubli.»

La forte idée de la revue Limite, c'est de se réapproprier la notion de simplicité volontaire — présentement revendiquée par les écologistes radicaux, le mouvement anti-utilitariste et les décroissants pour répondre à la crise de la société industrielle — pour en rappeler les racines authentiquement chrétiennes et franciscaines. On attend avec impatience de savoir où tout cela mènera ces jeunes gens: vivre et penser contre son temps n'est pas une sinécure. On en connaît chez qui ça provoque des nuits blanches, des migraines, des nervous breakdowns… N'importe.

La publication de Limite par le Cerf, la maison des fils de saint Dominique, et le fait qu'elle apparaisse quelques mois après Laudato Si, l'encyclique brûlante et éclairante que le pape François a consacré aux désastres écologiques en cours, ne doit évidemment rien au hasard. Sans la miséricorde du Christ et la puissante lumière que celle-ci projette sur le monde, une revue telle queLimite n'aurait jamais vu le jour. Il sera d'ailleurs intéressant d'observer de quelle manière un dialogue s'établira — ou ne s'établira pas — avec les petits groupes néo-situationnistes, décroissants ou anti-industriels (Pièces et Main d'Œuvre, Institutut de Démobilisation, journal la Décroissance, éditions Le Monde à l'Envers, etc.) dont l'activité éditoriale ces dernières années est remarquable. C'est probablement du côté des périphéries chères au pape François, plutôt que chez les héritiers d'un christianisme de paroisse riche, qu'il s'avérera fécond de déblayer les malentendus, de retisser des liens inlassablement et d'ouvrir des routes pour l'avenir.

 

Limite, revue d'écologie intégrale, Editions du Cerf, n°1, 96 p., 12 €.

 

Votre nouvelle revue Limite se revendique de «l'écologie intégrale». Que recouvrent ces deux notions?

Je dirais très simplement pour commencer que l'écologie, c'est l'amour de la vie! Et que l'écologie intégrale, c'est l'écologie bien comprise, c'est-à-dire une manière d'appréhender l'écologie qui ne néglige, n'oublie, n'exclut aucune de ses dimensions fondatrices. C'est l'écrivain-voyageur Falk van Gaver, contributeur et conseiller de la rédaction de Limite, qui a employé le premier cette expression il y a une dizaine d'années. L'écologie intégrale commence par l'émerveillement devant une beauté qui nous dépasse, et se poursuit en une lutte acharnée contre tout ce qui la défigure!

Étymologiquement, l'écologie, c'est la pensée, le discours sur la maison, le foyer ; tandis que l'économie en est la gestion, l'administration. Le mot a été forgé en 1866 par le biologiste allemand Ernst Haeckel qui l'a définie comme la science des interactions et des conditions d'existence. Toute écologie se doit par conséquent d'intégrer toutes les réalités naturelles, sans exclusive ni hiérarchie. Elle postule l'unité, la solidarité, du vivant. Comme l'explique le biologiste Jean-Marie Pelt, la nature est un magnifique et très dense réseau d'interdépendances. Depuis les grandes révolutions industrielles, la vie humaine a beau s'être beaucoup artificialisée, l'humanité a toujours un besoin vital d'une terre vivante, d'une eau et d'un air purs. La destruction des abeilles par les pesticides, la destruction des sols par l'agriculture intensive, la pollution des océans, l'accélération des changements climatiques, pour nous autres humains, c'est du suicide!

Mais l'écologie n'est pas seulement une question environnementale, technique, scientifique, de fonte des glaces, de désertification, d'extinctions d'espèces animales, ou d'énergies renouvelables... C'est aussi, inséparablement, une question sociale, morale, économique, politique, philosophique.

Question sociale, d'abord, parce que les pauvres sont à la fois les premières victimes des catastrophes écologiques et, bien souvent, les plus inventifs praticiens de la sobriété heureuse, comme le montre l'universitaire barcelonais Joan Martinez Alier dans L'Ecologisme des pauvres. Question morale, ensuite, parce que c'est de notre orgueil, de notre démesure, que viennent ces déséquilibres, et que la nécessaire conversion écologique se fera, non par des lois ou des taxes, mais par des actes et des choix faits librement, en conscience. Question économique, évidemment: nous pensons qu'il faut opposer à une globalisation industrielle et financière fondée sur le culte de la croissance à tout prix une relocalisation de notre système de production et de consommation qui soit économe, respectueuse des ressources humaines et naturelles. Question politique, aussi, parce que la réponse à des drames comme celui des réfugiés climatiques ne peut être que collective, concertée. Question philosophique, enfin, parce que face aux grandes mutations environnementales et bioéthiques (eugénisme, transhumanisme, néo-malthusianisme, etc.), nous devons renoncer à certaines idoles tenaces, à commencer par la superstition d'un Progrès linéaire, et penser à nouveaux frais la question de notre place dans la nature.

Vaste programme, dirait l'autre! Approche transversale et synthétique, en tous cas, que nos pages politiques, sociales, et culturelles, en plus du dossier dont j'ai la charge, et du site animé par Camille Dalmas, vont tâcher d'éclaircir de trimestre en trimestre!

En quoi cette revue se distingue-t-elle des autres revues écolo?

Avant tout, je voudrais dire notre dette envers des revues comme Silence, L'Ecologiste, Kaizen, La Décroissance, Le Monde Diplo, ou encore Fakir, qui nourrissent notre propre réflexion écologique.

Cependant, surtout dans les circonstances actuelles, la ligne que nous voulons porter dans le débat public me semble assez originale, voire inédite. Qui aujourd'hui dénonce avec la même force la GPA, les OGM et le TAFTA? L'acronyme en soi est louche: derrière l'aspect institutionnel des lettres figées, on oublie qu'il y a la loi du plus fort (c'est-à-dire du plus riche), des prédateurs et des victimes. Qu'il s'agisse de la femme qui loue son corps, de l'enfant qu'on arrache à celle qui l'a porté, du petit paysan soumis à Monsanto, du consommateur empoisonné, du travailleur précarisé ou du pays pauvre qu'un tribunal d'arbitrage condamne au profit d'une multinationale, c'est une même atteinte à la dignité humaine que porte l'alliance objective de la machine et du marché. Ce double impérialisme, Limite veut le combattre partout où il impose sa loi d'airain.

Par ailleurs, face à la frénésie productiviste et consumériste, nous faisons résolument le choix de la décroissance, qui n'est qu'un des noms de la sobriété heureuse chère à Pierre Rabhi. Ce que nous voulons montrer, c'est que le «croissantisme» est un fanatisme qui sacrifie les plus fragiles, et que, loin d'être un dénuement résigné, une récession subie, la simplification volontaire de nos modes de vie est à la fois une nécessité environnementale et une source d'harmonie sociale et morale. Comme l'explique Mahaut Herrmann dans le premier numéro: au système actuel de pillage, qui cause tant de misère, de frustration, et de précarité, il faut substituer un système de partage, une «économie circulaire» qui favorise une meilleure répartition des ressources et des richesses.

Enfin, Limite est une revue d'«écologie intégrale», c'est-à-dire que nous nous intéresserons à tout ce qui touche (à) la vie: la question de la famille, de la technique, du sexe, de l'argent, de l'identité, des migrations, de l'agriculture, de la langue, de l'histoire, de l'éducation, etc. Et que sur ces questions, nous aurons une approche pratique (comment concrètement, au quotidien, mieux respecter la «maison commune»?), mais aussi spirituelle, culturelle et philosophique. Avec des contributeurs comme Fabrice Hadjadj, Olivier Rey, Paul Colrat, Fabien Revol ou Marianne Durano (et d'autres à découvrir, bientôt), il devrait y avoir du grain à moudre!

Le pape François emploie l'expression d'«écologie intégrale» et prône «une certaine forme de décroissance» dans son encyclique Laudato Si. Quel est votre rapport au christianisme?

Limite est une revue d'inspiration chrétienne, fondée par de jeunes laïcs indépendamment de toute autorité religieuse, et qui publie des contributeurs de tous horizons. Cela, dans un souci d'ouverture aux «périphéries», comme dirait François.

Nous nous plaçons d'ailleurs dans le double sillage d'Immédiatement (Sébastien Lapaque, Luc Richard, Falk van Gaver...) et des Cahiers de Saint-Lambert (tenus par Dominique Lang et Fabrice Nicolino, de Charlie Hebdo), qui ont cessé de paraître, mais qui ont œuvré bien avant nous à la rencontre du christianisme et de l'écologie radicale. Nous devons beaucoup aussi au travail de Patrice de Plunkett, qui grâce à son site a suscité l'éveil d'une génération de «chrétiens indignés», qui lancent des passerelles avec les milieux zadistes et altermondialistes.

Pour préciser notre projet, je dirais que nous voulons tenter de faire la synthèse entre plusieurs traditions ou sensibilités chrétiennes: le christianisme «social» (auquel Paul Piccarreta, directeur de la revue, consacre un dossier dans notre premier numéro, avec entre autres un bel hommage à Madeleine Delbrêl) ; les mouvements attachés à la défense de la vie et de la famille ; l'écologie franciscaine d'Hélène et Jean Bastaire (dont notre contributeur Fabien Revol est l'héritier direct) ; mais aussi un certain anarchisme évangélique, illustré par des auteurs comme Proudhon, Péguy, Simone Weil, Lanza del Vasto, Dorothy Day, ou encore Ivan Illich.

Bref, nous sommes de la «génération pape François»! Mais si notre ancrage est chrétien, nos influences sont multiples.

Vous vous revendiquez de l'«anarchisme conservateur». Concrètement, êtes-vous de droite ou de gauche?

Dans l'édito de la rédaction, nous définissons cet «anarchisme conservateur» comme le choix d'une sobriété inaliénable, indépendante de toute puissance temporelle, mais respectueuse des limites, et soucieuse de conserver «aussi bien notre dignité que notre planète». Nous voulons tenter de briser certaines des idoles les plus indéboulonnables de notre temps, à travers une triple opposition.

Opposition à l'État sacralisé, d'abord, qu'il se manifeste sous la forme du «plus froid des monstres froids» qui ment en prétendant incarner le peuple (Nietzsche), ou sous celle, sans doute plus contemporaine, d'un despotisme «absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux» qui «dérobe peu à peu chaque citoyen jusqu'à l'usage de lui-même» (Tocqueville). C'est ce dernier que dénonce Philip Blond, promoteur de la «Big Society» contre «Big Brother», dans son passionnant entretien avec Eugénie Bastié.

Opposition à la religion de la Technique, au «système technicien» dénoncé par Ellul, qui conduit à une manipulation de plus en plus profonde du vivant, jusqu'aux projets transhumanistes des magnats (maniaques?) de la Silicon Valley qui prétendent «transcender nos limites biologiques actuelles» pour produire un cyborg, mi-homme mi-robot (cf. la Déclaration Transhumaniste de 2002).

Opposition, enfin, au marché sans loi, à la marchandisation de tout ce qui était libre et gratuit, désormais objet d'un commerce, d'une négociation. Quand tout devient source d'échange et de profit, quand tout ce qu'il y a de plus beau et de plus sacré - le temps, la foi, l'eau, l'amour, le plaisir, la famille... - se retrouve plongé «dans les eaux glacées du calcul égoïste» (Marx), quand la Bourse elle-même est devenue la vie, il est temps de retrouver une certaine «décence commune» en chassant les marchands du temple.

Quant à ces catégories, construites historiquement, et dont l'humanité s'est très bien passé pendant des siècles - «la droite», «la gauche» -, il faut cesser de les absolutiser. De fait, elles nous semblent rendues largement caduques, inopérantes, par la marche du monde, et ne nous intéressent guère. D'autant que nos parcours personnels et idéologiques sont assez variés, et que ce n'est pas ce genre de positionnement qui nous rassemble. Cette partition binaire n'éclaire en effet en rien la complexité des enjeux politiques décisifs: l'acceptation ou le rejet des limites, le sens et la définition de la vie humaine, la production et la répartition durables des richesses, la construction européenne, la préservation des espaces naturels, l'éducation, le rapport à la technique, etc.

Sur ces diverses questions, impossible de distinguer deux camps homogènes. Et puis nous n'avons pas l'esprit partisan. Des auteurs comme Thoreau, Chesterton, Orwell, Camus, ou Bernanos, nous invitent justement à ne pas nous laisser enfermer dans quelque camp ou chapelle que ce soit. Par ailleurs, nous sommes une revue de «combat culturel», c'est-à-dire que nous voulons faire émerger de nouvelles idées, susciter des rencontres, fédérer, en nous affranchissant de tout sectarisme.

Ainsi, nous pensons que sur la question des techniques de reproduction artificielle, des gens a priori aussi différents que les militants de la manif pour tous, les féministes du CORP (Marie-Jo Bonnet, Sylviane Agacinski, ou encore Alice Ferney) ou les anarchistes néo-luddistes de Pièces et main d'œuvre ont plus en commun qu'ils ne croient et gagneraient à travailler ensemble. J'en veux pour preuve le fait que le meilleur livre écrit sur cette question est La Reproduction artificielle de l'humain d'Alexis Escudero, publié en 2014 dans une maison d'édition libertaire, Le monde à l’envers.

De fait, quand le Comité invisible, en faisant l'éloge du «mouvement des places», écrit: «Ce qui est en jeu dans les insurrections contemporaines, c'est la question de savoir ce qu'est une forme désirable de la vie, et non la nature des institutions qui la surplombent» (A nos amis, La Fabrique éditions, 2014), comment le veilleur que je suis («ultraconservateur» selon Libé...) n'approuverait-il pas? Et au fond, je crois qu'effectivement, nous serions bien étonnés de nous trouver si proches…

Ne craignez-vous pas de déstabiliser votre public?

«Une revue n'est vivante que si elle mécontente chaque fois un bon cinquième de ses abonnés», disait Péguy qui savait de quoi il parlait. «La justice consiste seulement à ce que ce ne soient pas toujours les mêmes, qui soient dans le cinquième, précisait-il. Autrement, je veux dire quand on s'applique à ne mécontenter personne, on tombe dans le système de ces énormes revues qui perdent des millions, ou qui en gagnent, pour ne rien dire. Ou plutôt à ne rien dire.» Et il ajoutait dans ce même texte de L'Argent, publié en 1913 dans les Cahiers de la Quinzaine: «C'est ainsi que nos cahiers se sont peu à peu formés comme un lieu commun de tous ceux qui ne trichent pas. Nous sommes ici des catholiques qui ne trichent pas ; des juifs qui ne trichent pas ; des libres penseurs qui ne trichent pas.»

Voilà, je ne saurais mieux dire ce que dans Limite nous voudrions être et faire.

La limite, c'est aussi la frontière. Quel regard portez-vous sur la crise actuelle des migrants?

Nous réfléchissons beaucoup à cette question en ce moment, dans la mesure où le dossier du numéro 2 (à paraître le 4 janvier) traitera de la question des migrations, au sens large du terme. Notre contributeur Pierre Jova revient d'un séjour en Serbie et en Hongrie où il a pu échanger avec des réfugiés d'Irak, de Syrie ou d'Érythrée, et mieux comprendre ce qu'ils vivaient. Qu'il faille des frontières pour définir et réguler un chez-soi par rapport à un ailleurs, cela me paraît bien humain. D'autant que les frontières ne sont pas des murailles, mais des seuils qui tantôt s'ouvrent et tantôt se ferment. Régis Debray a écrit un bel Éloge des frontières dans lequel il rappelle que c'est la palissade qui distingue et protège les proies des prédateurs, et que la frontière n'est pas une paroi hermétique, mais une passoire qui permet justement de filtrer.

En l'occurrence, face à l'arrivée de dizaines de milliers de réfugiés, je doute qu'il existe une réponse simple et définitive. Il me semble que ceux qui appellent à l'ouverture totale des frontières et à l'accueil inconditionnel de tous ceux qui se présentent font preuve de la même inconséquence que ceux qui évoquent une «invasion» et pensent qu'il suffit d'ériger des montagnes de barbelés pour retenir ces gens.

C'est pourquoi notre approche doit être à la fois plus modeste et plus globale. Plus modeste parce que nul n'a la solution, et qu'on ne peut pas faire comme si ce désastre n'était qu'un problème ponctuel qu'on pourrait résoudre à force de slogans, de clips et de bonne volonté. En effet, il ne s'agit pas en soi d'une «crise» à laquelle on pourrait, moyennant quelques efforts, remédier, mais bien d'une catastrophe en elle-même irrémédiable. Catastrophe de ces pays ravagés par la guerre, de ces gens déracinés, condamnés à l'exil, de ces innocents morts noyés, asphyxiés, pour qui il est déjà trop tard... Nous pouvons et devons faire tout notre possible pour soulager ces souffrances, mais nous ne pouvons pas les supprimer. Il est par ailleurs facile d'accuser les autres d'égoïsme ou de xénophobie quand on n'a pas soi-même, parce qu'on vit dans un quartier huppé, à assumer quotidiennement les conséquences parfois sensibles de cette immigration... Facile aussi de faire de grands discours sur l'accueil universel sans se donner la peine de faire, concrètement, sa part, ni réfléchir sur le long terme aux exigences d'un tel accueil…

Cette approche modeste, parce que prudente et modérée, sans grandiloquence ni manichéisme, doit être également plus globale. En ce domaine aussi, écologie, géopolitique, économie, «tout est lié». Comme l'explique Pablo Servigne (co-auteur avec Raphaël Stevens de Comment tout peut s'effondrer. Petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes, Seuil, 2015), dans une tribune publiée par Reporterre, les réfugiés syriens sont aussi des réfugiés climatiques (qui se comptent déjà par millions). En effet, parmi les causes de la guerre en Syrie (et donc de l'émigration), il y a des changements climatiques. «De 2007 à 2010 — soit les quatre années qui ont précédé le «printemps syrien» de 2011 —, la Syrie a subi la plus grave sécheresse jamais enregistrée dans la région, provoquant des catastrophes agricoles majeures et forçant 1,5 million de personnes à migrer vers les villes», note Pablo Servigne. On voit que de fait les problèmes politiques ont toujours une dimension écologique, souvent négligée bien que décisive.

De la même manière, on ne peut pas réfléchir à la question des migrations sans considérer le fait qu'elles constituent, à travers le «business» des passeurs, l'une des activités criminelles les plus lucratives avec le trafic d'armes et celui de la drogue. La traite des êtres humains, qui se combine souvent avec l'esclavage sexuel et l'exploitation dans des emplois sous-payés, est une donnée centrale de ce drame qui n'a que peu de chance de disparaître de lui-même.

Ici aussi, que chacun fasse de son mieux, reconnaisse ses limites mais prenne ses responsabilités…

 

PROPOS RECUEILLIS PAR ALEXANDRE DEVECCHIO pour Le Figaro

Gaultier Bès, 26 ans, professeur agrégé de lettres modernes, auteur de «Nos Limites: pour une écologie intégrale» (Le Centurion, 2014, avec Axel Rokvam et Marianne Durano). Il s'occupe également de la revue Limite dédiée à l'écologie intégrale.