Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Laudato Si vu par un sociologue, une altermondialiste, un musulman.

8 Septembre 2015, 05:25am

Publié par Grégoire.

Laudato Si vu par un sociologue, une altermondialiste, un musulman.

 

Vous n’avez pas hésité, après l’avoir lu, à qualifier l’encyclique Laudato si’ ( La Croix du 19 juin) de providentielle. Qu’est-ce à dire ?

Edgar Morin : Providentielle, non pas dans le sens de la divine providence ! Mais nous vivons dans une époque de désert de la pensée, une pensée morcelée où les partis qui se prétendent écologistes n’ont aucune vraie vision de l’ampleur et de la complexité du problème, où ils perdent de vue l’intérêt de ce que le pape François dans une merveilleuse formule reprise de Gorbatchev appelle « la maison commune ». Or cette même préoccupation d’une vue complexe, globale, au sens où il faut traiter les rapports entre chaque partie, m’a toujours animé (2).

Dans ce « désert » actuel, donc, voilà que surgit ce texte que je trouve tellement bien pensé, et qui répond à cette complexité ! François définit« l’écologie intégrale », qui n’est surtout pas cette écologie profonde qui prétend convertir au culte de la Terre, et tout lui subordonner. Il montre que l’écologie touche en profondeur nos vies, notre civilisation, nos modes d’agir, nos pensées.

Plus profondément, il critique un paradigme « techno-économique », cette façon de penser qui ordonne tous nos discours, et qui les rend obligatoirement fidèles aux postulats techniques et économiques pour tout résoudre. Avec ce texte, il y a à la fois une demande de prise de conscience, une incitation à repenser notre société, et à agir. C’est bien le sens de providentiel : un texte inattendu, et qui montre la voie.

Vous y retrouvez une perspective humaniste de l’écologie ?

E. M. : Oui, car à travers cette notion d’écologie intégrale, l’encyclique invite à prendre en compte toutes les leçons de cette crise écologique. Mais là aussi, à condition de préciser la notion d’humanisme, qui a un double sens. D’ailleurs, c’est ce que François dit dans son discours. Il critique une forme d’anthropocentrisme.

Il existe en effet un humanisme anthropocentriste, qui met l’homme au centre de l’univers, qui fait de l’homme le seul sujet de l’univers. En somme, où l’homme se situe à la place de Dieu. Je ne suis pas croyant, mais je pense que ce rôle divin que s’attribue parfois l’homme est absolument insensé.

Et une fois qu’on est dans ce principe anthropocentriste, la mission de l’homme, très clairement formulée par Descartes, c’est conquérir la nature et la dominer. Le monde de la nature est devenu un monde d’objets. Le véritable humanisme c’est au contraire celui qui va dire que je reconnais dans tout être vivant à la fois un être semblable et différent de moi.

Faites-vous vôtre cette invocation de François d’Assise, reprise par le pape, qui parle de frère Soleil, qui implique une forme de fraternité avec ce que les chrétiens appellent la Création ?

E. M. : Le pape a eu la chance de trouver dans le christianisme saint François d’Assise ! Car s’il n’avait pas été là, il aurait été bien maigre en référence…

Nous savons aujourd’hui que nous avons en nous des cellules qui se sont multipliées depuis les origines de la vie, qu’elles nous constituent comme tout être vivant… Si nous remontons à l’histoire de l’univers, nous portons ainsi en nous tout le cosmos, et d’une façon singulière.

Il y a une solidarité profonde avec la nature, même si bien entendu nous sommes différents, par la conscience, la culture… Mais tout en étant différents, nous sommes tous des enfants du Soleil. Le vrai problème, c’est non pas de nous réduire à l’état de nature, mais de ne pas nous séparer de l’état de nature.

Le Saint-Père est amené à trouver dans la Bible un certain nombre d’éléments qui justifie sa démarche. Mais je crois au contraire que la Bible raconte une création de l’homme totalement séparée de celle des animaux, et qu’elle a commencé à susciter cette pensée anthropocentriste, que le message de Paul a poursuivi, en séparant le destin post-mortem des ­humains des autres vivants. Cette conception sépare à mes yeux la civilisation judéo-chrétienne des autres grandes civilisations.

Mais justement, dans l’encyclique Laudato si’, le pape donne une interprétation inverse de la Genèse…

E. M. : C’est vrai, on peut très bien faire des interprétations cosmogéniques de la Genèse, notamment parce que « Elohim » qui est le Dieu génésique, est un pluriel singulier : il est un et il est multiple. Alors on peut y voir une sorte de tourbillon créateur. C’est vrai aussi que, dans la Genèse, il est écrit qu’au commencement Elohim sépara le ciel de la Terre.

C’est là, aussi, une idée intéressante, car pour qu’il y ait un univers il faut une séparation, entre les temps (passé, présent et avenir) et l’espace (ici et là). Mais ma conception à moi, qui se situe dans l’héritage de ­Spinoza, repose sur la capacité créatrice de la nature. Je crois que la créativité ne part pas d’un créateur initial, mais d’un événement initial.

Vous connaissez bien l’Amérique du Sud. Avez-vous le sentiment que la réflexion de François doit beaucoup à sa culture argentine ?

E. M. : Oui, tout à fait. Ce qui m’a toujours frappé, c’est de ressentir en Amérique latine, à titre divers, une vitalité, une capacité d’initiative que nous n’avons pas ici. Dans l’encyclique, par exemple, je retrouve ce sens de la pauvreté, si fort sur ce continent.

En Europe, nous avons complètement oublié les pauvres, nous les avons marginalisés. Mais dans l’encyclique, le concept de pauvreté est vivant, comme dans les manifestations de la Ligue des paysans sans terre ou du peuple, au Brésil.

Enfin, il est certain que l’Argentine, qui a elle-même connu tant d’épreuves, qui a été obligée d’abolir sa dette car elle était en faillite, est un pays où il y a une vitalité démocratique extraordinaire. Je ne dirais pas que c’est un miracle, mais il était nécessaire qu’un pape vienne de là-bas, avec cette expérience humaine.

C’est un pape imprégné par cette culture andine qui oppose au « bien-être » exclusivement matérialiste européen le « bien vivre » (le buen vivir) qui est épanouissement personnel et communautaire authentique. Le message pontifical appelle à un changement, à une nouvelle civilisation, et j’y suis très sensible. Ce message est peut-être l’acte 1 d’un appel pour une nouvelle civilisation.

Au-delà de cette encyclique, comment voyez-vous la contribution des religions à notre société ?

E. M. : Tous les efforts pour éradiquer les religions ont complètement échoué. Les religions sont des réalités anthropologiques. Le christianisme a connu une contradiction entre certains de ses développements historiques et son message initial, évangélique, qui est amour des humbles. Mais, après que l’Église a perdu son monopole politique, une partie d’elle-même a retrouvé sa source évangélique.

La dernière encyclique est un ressourcement évangélique intégral. Les chrétiens, quand ils sont animés par la source de leur foi, sont typiquement des personnes de bonne volonté, qui pensent au bien commun. La foi peut être un garde-fou contre la corruption de politiques ou des administrateurs. La foi peut donner du courage.

Si, aujourd’hui, dans une époque de virulence, les religions revenaient à leur message initial – en particulier l’islam, puisque Allah est le Clément et Miséricordieux – elles seraient capables de s’entendre. Aujourd’hui, pour sauver la planète qui est vraiment menacée, la contribution des religions n’est pas de trop. Cette encyclique en est une manifestation éclatante.

L’altermondialiste canadienne Naomi Klein a souhaité, mercredi 1er juillet, la diffusion la plus large possible de l’encyclique du pape François sur la protection de la nature, prenant fait et cause pour elle et saluant les « alliances improbables » qui se nouent face aux climatosceptiques.

« Des alliances improbables et surprenantes se nouent, par exemple entre moi et le Vatican » à six mois de la COP 21, la conférence internationale sur le climat prévue à Paris, a relevé l’écrivain, auteure du best-seller « No Logo ».

Dans son encyclique « Laudato si’ », publiée le mois dernier, François appelle à une révolution des comportements, à l’arrêt du consumérisme, au développement des énergies renouvelables et s'en prend à la finance et à la technologie toutes puissantes.

 

« Syndicats, communautés autochtones, groupes confessionnels et verts travaillent de manière plus étroite que jamais », même si « à l’intérieur de ces coalitions, nous ne sommes pas d'accord sur tout, loin de là », a observé l’activiste et écrivain.

L’auteur de No Logo (Actes Sud, 2002), livre de référence des altermondialistes traduit en 28 langues, a exprimé son profond désaccord avec des critiques de l'encyclique jugeant que le pape François devrait laisser l'économie et la politique aux experts  : « La vérité, c’est que (…) beaucoup de ces experts économiques nous ont gravement fait échouer. Ils ont produit des modèles qui ont placé scandaleusement peu de valeur sur la vie humaine, en particulier sur les vies des pauvres, et une valeur démesurée dans la préservation des profits des entreprises et de la croissance économique. »

« Lisez l’encyclique telle qu'elle est, non pas les résumés mais l'ensemble. Lisez-là et laissez-la pénétrer dans votre cœur!  Elle s’adresse à moi aussi, en tant que féministe juive d'un milieu sécularisé, même si j'ai été plutôt surprise d'être invitée par le Vatican », a-t-elle ajouté.

Abdhullah Hamidaddin, spécialiste d’Arabie saoudite et du Yémen et doctorant à King’College à Londres, a publié le 28 juin sur le site d’information en ligne, Al-Arabiya, un éloge de l’approche « spirituelle » du chef de l’Église catholique sur des questions aussi complexes et liées que la protection de la planète, la pauvreté et les effets des technologies. « Spiritualiser ces questions peut avoir un fort impact pour (leur) trouver des solutions et mettre en œuvre des réponses », écrit-il dans cette tribune en anglais intitulée : « Pourquoi les musulmans devraient lire l’encyclique du pape ». 

Résumé en italien dans l’édition de l’Osservatore Romano, le quotidien du Vatican, du jeudi 2 juillet, l’article n’est pas en soi une recension de l’encyclique sur le fond mais une appréciation, dans un style très personnel, de la démarche du pape François entreprise par ce texte.

Se sentant très à l’aise, « comme chez soi mais dans une autre maison » à la lecture de l’encyclique, ce musulman a compris que « l’autorité religieuse » qu’il lisait ne lui dictait pas « des lois religieuses »« J’ai aimé l’approche, la manière dont la spiritualité est incrustée dans ma vie, sans mentionner de lois », résume Abdhullah Hamidaddin, qui marque seulement un désaccord avec le pape François à propos du contrôle des naissances.

« UN NOUVEAU TERRAIN SPIRITUEL COMMUN »

 « Croire dans le réchauffement climatique ne devrait pas faire partie de la foi d’une personne parce que le pape ou une autre autorité religieuse a soulevé la question », prévient le chroniqueur : « Mais la préoccupation envers la Terre devrait être une question spirituelle et peut seulement la devenir si elle est endossée par une autorité religieuse avec une longue tradition et une légitimité profondément enracinée dans l’histoire ». « Le pape a créé un nouveau terrain spirituel commun entre fidèles de toutes les foi », conclut-il sur le site d’information créé en 2004 et établi à Dubaï (Emirats arabes unis).