Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
QUE CHERCHEZ-VOUS ?

La crise de la conscience européenne.

4 Septembre 2015, 05:24am

Publié par Grégoire.

La crise de la conscience européenne.

Publié en 1935, ce livre défendait une thèse – les idées des Lumières sont apparues dès la fin du XVIIe siècle – qui est aujourd’hui devenue un fait établi et reconnu par tous les historiens sous l’expression que l’auteur avait donnée pour titre à son livre : la crise de la conscience européenne. Un livre incontournable.

Paul Hazard est un universitaire qui s’est notamment intéressé à l’histoire de la littérature et des idées, en particulier au XVIIIe siècle. Né en 1878 à Noordpeene, dans le Nord, il entre à l’École normale supérieure en 1900 et obtient l’agrégation de lettres en 1903. Il est d’abord nommé professeur à la Sorbonne en 1913, puis, en 1925, à la chaire de littératures modernes et comparées au Collège de France. Sa carrière est couronnée en 1940, lorsqu’il est élu à l’Académie française. Il s’éteint le 12 avril 1944. Sa thèse, La Révolution française et les lettres italiennes, fut publiée en 1910. Il dirigea, avec Joseph Bédier, un médiéviste français, une Histoire illustrée de la littérature française, publiée en 1923-1924. Il fut aussi l’auteur d’une Vie de Stendhal, en 1927. C’est après cette date qu’il consacra ses recherches à la littérature européenne au XVIIIe siècle. En 1935, il publie son fameux ouvrage, La Crise de la conscience européenne. 1680-1715, qui est un succès immédiat et prolongé, dépassant largement le cadre des historiens de la littérature. Il a enfin écrit La Pensée européenne au XVIIIe siècle, qui fut publiée après sa mort, en 1946.

Remise en cause de l’âge classique

Dans la préface, l’auteur oppose le XVIIe et le XVIIIe siècle : « La majorité des Français pensait comme Bossuet ; tout d’un coup, les Français pensent comme Voltaire : c’est une révolution. » C’est à cette révolution que Paul Hazard veut s’intéresser dans son livre. En parlant de l’esprit du XVIIIe siècle, l’auteur écrit encore : « Nous avons voulu montrer, précisément, que ses caractères essentiels se sont manifestés beaucoup plus tôt qu’on ne croit d’ordinaire ; qu’on le trouve tout formé à l’époque où Louis XIV était encore dans sa force brillante et rayonnante ; qu’à peu près toutes les idées qui ont paru révolutionnaires vers 1760, ou même vers 1789, s’étaient exprimées déjà vers 1680. » C’est ainsi que l’écrivain d’art Louis Gillet a pu écrire, à propos du livre de Paul Hazard : « plus de trente ans avant la mort de Louis XIV, toutes les idées de la Régence, celles de Montesquieu, de Voltaire, de Diderot, sont prêtes : la Révolution est faite. »

Quatre parties divisent le livre. La première s’intéresse aux « grands changements psychologiques ». Cinq chapitres la composent. Le premier s’appelle « De la stabilité au mouvement ». Il est introduit par la phrase de Pascal : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. » L’âge classique se caractérisait par la stabilité, c’est-à-dire par la peur des surprises, la crainte des remises en cause. Mais, à la fin du XVIIe siècle le goût des voyages en Europe s’étend : Italie, France, Allemagne, Angleterre… Les voyages lointains, hors d’Europe, contribuent également à la mise en mouvement, à rompre la stabilité. Ces voyages ont une conséquence importante du point de vue des idées : ils donnent une leçon de relativité. En voyageant, on peut comparer les mœurs, les religions, les philosophies, les principes et, du coup, il est possible de douter, parce que l’on se pose des questions : « Qui a raison ? qui a tort ? »

Le chapitre deux s’intitule « De l’ancien au moderne ». Paul Hazard part de la querelle des Anciens et des Modernes, qui voit les seconds dénoncer le culte de l’antiquité, la valorisation du passé, et préférer à ce dernier le présent. Il explique que ce doute envers le passé vient du fait que l’histoire est fausse. L’histoire moderne, l’histoire romaine, l’histoire grecque ne sont que des charlataneries. « Aujourd’hui, l’heure du doute est venue » note l’auteur. « On acquiert cette triste sagesse, qui consiste à savoir qu’on ne sait rien. » Même la Bible est mise en doute, par le biais de la chronologie. Le constat s’impose : l’histoire est « un amas de fables […] et ensuite un amas d’erreurs ».

Dans le troisième chapitre, « Du Midi au Nord », l’auteur explique que l’hégémonie intellectuelle de la France en Europe est concurrencée par une puissance du nord, l’Angleterre. Cela est du, en particulier, à l’exil des protestants, chassés de France après la révocation de l’édit de Nantes en 1685 et qui traduisent les œuvres d’auteurs anglais. Mais la Hollande aussi joue un rôle international : des protestants persécutés y trouvent refuge et y créent des journaux.

« Hétérodoxie » est le titre du quatrième chapitre. L’anticonformisme est véhiculé par les gazettes françaises de Hollande, pays qui imprime à tour de bras, notamment les ouvrages que l’on censure dans les autres pays. La Hollande, mais aussi la Suisse, et l’Angleterre sont les pays des esprits libres. L’auteur montre que le non conformisme a pour conséquence l’émiettement des sectes, puisque chacun est libre de penser à sa guise et qu’aucune autorité, pas même protestante, ne peut décréter ce qu’il faut penser. Paul Hazard prend l’exemple du socinianisme, qui préconise une approche rationnelle de la Bible. On doute, on ne fait plus confiance à l’autorité : « Le temps de l’hétérodoxie est venu. »

Celui de Pierre Bayle aussi, qui est l’objet du chapitre suivant. Paul Hazard résume ainsi la pensée de Bayle : « ne rien accepter, sans un jugement préalable de son propre tribunal. » Bayle défend la raison, qui est incompatible avec la religion. Il oppose les « religionnaires » aux « rationaux », dont il fait partie.

Ainsi, dans sa première partie, Paul Hazard montrait que la stabilité voulue par l’âge classique était menacée par de grands changements psychologiques dus aux voyages, aux doutes sur l’histoire, aux hétérodoxies…

Les « rationaux » détruisent… pour mieux reconstruire

Aussi, l’auteur expose les luttes « contre les croyances traditionnelles », titre de sa deuxième partie. Un premier chapitre est consacré aux rationaux. Ces derniers « accouraient à [l’]appel » de la raison. Ce sont les libertins, qui revendiquent la liberté de l’esprit et des sens. C’est aussi la diffusion du cartésianisme, c’est-à-dire la confiance dans la raison. C’est Malebranche, à la fois chrétien et cartésien. C’est Spinoza, qui pense que la démocratie est la forme la plus rapprochée du droit de nature. C’est encore Toland, qui est « ivre de raison », selon la belle expression d’Hazard, et qui affirme que la croyance en l’immortalité de l’âme n’est pas seulement chrétienne mais païenne. Bref, comme le note l’auteur, « elle ne s’arrête plus, cette raison déchaînée ».

Puis, dans les chapitres suivants, Paul Hazard énumère ce contre quoi les rationaux se battent. D’abord, contre les miracles (« La négation du miracle », chapitre deux), dans la mesure où ces derniers consistent en une violation des lois de la nature : « Le miracle répugne à la raison » écrit l’auteur.

Ensuite, contre l’Écriture sainte, considérée comme l’autorité suprême (« Richard Simon et l’exégèse biblique », chapitre trois). Dans son Histoire critique du Vieux Testament, Richard Simon explique que la critique refuse l’a priori. Et il soumet la Bible à l’examen, comme n’importe quel texte profane.

Bossuet est l’objet du quatrième chapitre dans la mesure où il est le représentant « d’une tradition de toutes parts attaquée ». Il est inquiété par Spinoza, Malebranche, Ellies du Pin, les chronologistes…

Enfin, le cinquième chapitre s’intitule « Leibniz et la faillite de l’union des Eglises ». Leibniz souhaite réunir l’Europe divisée depuis la Réforme en opérant le rapprochement entre protestants et catholiques. Mais il échoue et les « ennemis du christianisme se réjouissent et triomphent » note Paul Hazard. L’autorité, donc, ne vaut plus.

Dans cette lutte contre les croyances traditionnelles, « on a substitué un signe négatif au signe positif ; et quand meurt Louis XIV, la substitution paraît accomplie ». C’est un véritable travail de démolition qui a eu lieu. Mais, ajoute l’auteur, « l’Europe n’aime pas les ruines » et les rationaux vont reconstruire.

C’est pourquoi la troisième partie s’intitule « Essai de reconstruction ». Le premier chapitre est consacré à « l’empirisme de Locke ». À une époque où l’on doute, où l’on remet tout en cause, Locke donne une certitude : le fait psychologique. Dans son fameux Essai concernant l’entendement humain, publié en 1690, il rebâtit une morale qui possède un caractère de certitude car elle dépend des réalité psychologiques.

Le deuxième chapitre de la partie s’intéresse au déisme et à la religion naturelle. Après avoir insisté sur les caractères négatifs du déisme (suppression de la contrainte, de l’autorité, de la valeur de l’Ecriture sainte, rejet de l’intervention divine dans le cours des choses humaines), l’auteur expose ses caractères positifs. Le déisme, finalement, consiste à agir dans le sens de la force qui assure la conservation et l’ordre de l’univers. Ainsi, il « atténue Dieu : mais il ne le détruit pas » note Paul Hazard.

« Le droit naturel » est le chapitre suivant. Il tend à s’opposer au droit divin, d’où découle l’autorité monarchique et la sacralité de la personne du roi, lequel n’est responsable que devant Dieu. Face au principe d’autorité, des théories s’élèvent et se diffusent dans toute l’Europe. Le droit naturel nie le surnaturel et exige que l’autorité soit remplacée par un droit politique qui réglerait les rapports entre les peuples. L’auteur s’attarde sur quelques auteurs défendant ce droit naturel : Hughes de Groot, plus connu sous le nom de Grotius ; Spinoza, pour qui les rois sont des imposteurs ; Pufendorf qui relègue la puissance divine à un autre plan, affirmant que la raison naturelle concerne la terre ; Cumberland, qui réfute les principes de Hobbes et appelle à s’appuyer sur la loi naturelle ; Locke, qui préconise l’institution d’un état social en vertu d’un pacte ; Fénelon, qui rappelle aux rois leurs devoirs moraux ; mais aussi Thomasius – ce « glorieux initiateur de l’Aufklärungallemande » – et Gravina.

Le quatrième chapitre est consacré à « la morale sociale », indépendante de la morale religieuse. Pour Locke, il est possible, malgré la variété des coutumes existant à la surface de la planète, de bâtir une morale universelle en respectant les lois civiles, ce qui aura pour effet d’assurer la continuité de notre propre plaisir.

Les chapitres suivants évoquent « le bonheur sur la terre », c’est-à-dire l’aspiration à profiter de la vie, tout simplement, en refusant d’attendre passivement le bonheur éternel promis dans l’au-delà, puis « la science et le progrès », qui ont pour conséquence de valoriser le futur. Paul Hazard cite Bayle : « Nous voilà dans un siècle qui va devenir de jour en jour plus éclairé, de sorte que tous les siècles précédents ne seront que ténèbres en comparaison. »

L’ultime chapitre de la partie s’intéresse à l’émergence d’un « nouveau modèle d’humanité ». La figure de l’honnête homme, caractérisée par la politesse, la fuite des excès et une constante discipline, est remise en cause à la fin du XVIIe siècle. L’Espagne, l’Angleterre et la France proposent de nouveaux modèles : ce qui compte c’est l’ambition, la volonté de réussir, le commerce, le travail, l’usage de la raison, l’hostilité aux religions révélées… « Tout est prêt : Voltaire peut venir » conclut l’auteur.

 

Il n’y eut pas que les rationaux

Mais ce dernier souligne que la crise de la conscience européenne ne se résume pas seulement aux idées des rationaux, qui sont celles des Lumières. Aussi, il ouvre une dernière partie, intitulée « Les valeurs imaginatives et sensibles ». Selon lui, la crise de la conscience européenne n’annonce pas seulement les Lumières, mais aussi le romantisme. Ainsi, dès le premier chapitre, il écrit : « il faut bien qu’il y ait eu des sources cachées, qui plus tard ont produit ces fleuves de passion. » Ces sources, il les trouve aussi dans la période 1680-1715. Car il n’y eut pas que les rationaux « sur le théâtre du monde », et après avoir porté l’attention sur ceux-ci, il « est temps de regarder ailleurs ».

Aussi, dans un deuxième chapitre – « Le pittoresque de la vie » –, l’auteur souligne les multiples façons dont l’imagination se fait jour. En France, par exemple, les contes de fées connaissent un grand succès. Les voyages nourrissent aussi l’imagination. Dans Le diable boiteux, Lesage considère la vie comme un amusement.

Le troisième chapitre s’intitule « Le rire et les larmes. Le triomphe de l’opéra ». Ici, ce sont les sentiments, l’affectif, la sensibilité qui concurrencent le rationalisme. L’opéra triomphe précisément parce qu’il est déraisonnable.

Le chapitre suivant s’intéresse aux « éléments nationaux, populaires, instinctifs ». Paul Hazard écrit : « Devant les caractères nationaux : la raison universelle et égalisatrice perdait ses droits. » L’idée d’un pouvoir populaire annonce la critique de l’absolutisme puisqu’elle suggère que la puissance royale ne vient pas de quelque privilège divin. Quant à l’instinct, il est une valeur irréductible à la raison.

Au cinquième chapitre, l’auteur souligne que même Locke pense qu’il n’existe pas de vie rationnelle sans une vie affective. Pour l’abbé Dubos, la sensibilité est la source du beau : l’art consiste à imiter des objets qui auraient excité en nous des passions réelles. Leibniz évoque la Monade, qui est la cause des perceptions sensibles et « une force psychique individuelle ».Il annonce Freud et l’inconscient…

Enfin, dans « Ferveurs », le sixième chapitre,  Hazard explique que l’« exigence religieuse défend son autorité ». En faisant appel à l’imagination, on peut prouver l’existence de Dieu. L’auteur s’intéresse aux piétistes, aux quiétistes, aux Enthousiastes : selon eux, il n’existe pas que la raison ; l’affectif et le recueillement sont aussi importants. Les Enthousiastes considèrent même le progrès comme une corruption.

Ainsi, dans cette dernière partie, se manifestent des aspects de la crise de la conscience européenne autres que le triomphe de la raison et des rationalistes, mais ayant les mêmes objectifs de remise en cause des certitudes et de l’autorité.

En conclusion, Paul Hazard définit l’Europe de plusieurs façons. Mais elle est notamment une « pensée qui ne se contente jamais », c’est-à-dire une pensée en perpétuelle construction, qui ne s’arrête jamais d’évoluer et qui remet toujours en cause ce qu’elle crée. Ainsi, après le classicisme, qui n’est qu’un arrêt provisoire, a lieu la crise de conscience. Cette crise de conscience, nous dit l’auteur, vient de la Renaissance, avec qui elle partage plusieurs points communs. Et elle prépare tout le XVIIIe siècle.

Un livre écrit comme un roman

Il est possible d’attribuer trois grandes qualités à cet ouvrage. D’abord, son sujet même. La thèse de Paul Hazard est devenue un fait établi. Les idées de liberté, de tolérance, de bonheur terrestre, la glorification de la raison, la foi dans le progrès : toutes ces idées constituent l’essence des Lumières [1]. La spécificité de la période 1680-1715 est reconnue par tous les historiens sous l’expression que l’auteur a donné pour titre à son ouvrage : la crise de la conscience européenne. N’importe quelle personne qui s’intéresse à cette période ou, plus généralement, aux Lumières, doit absolument lire ce livre incontournable.

Une deuxième qualité réside dans le fait que Paul Hazard n’a pas seulement convoqué les grands philosophes, déjà très connus : Leibniz, Spinoza, Locke, Bayle, Grotius, Fontenelle, Bossuet ou Fénelon. Il fait également connaître, dans ce livre, des penseurs plus obscurs qui ont autant contribué à la crise de la conscience européenne, et donc à l’émergence des Lumières : John Toland, Saint-Evremond, Malebranche, Thomasius, Richard Simon, Ellies du Pin, Cumberland…

Le dernier mérite de ce livre est de présenter une étude à l’échelle de l’Europe entière. Paul Hazard mentionne,
nous l’avons vu, les voyages en Europe, le rôle international de l’Angleterre ou de la Hollande, ou les penseurs originaires de différents pays européens. Quant à la conclusion, finalement, elle ne vise qu’à répondre à la question posée plusieurs fois : « Qu’est-ce que l’Europe ? » Paul Hazard souligne donc bien la dimension européenne des Lumières.

Enfin, et il faut le souligner, cet ouvrage est véritablement écrit à la manière d’un roman. Quel plaisir de lire ce livre ! Pour tous les amoureux de la lecture, La crise de la conscience européenne est un régal. Les figures de rhétorique, en particulier, sont savoureuses. Par exemple, en parlant de la pensée européenne qui ne cesse jamais de se remettre en cause, Paul Hazard use d’une métaphore homérique : « on défait la nuit la toile que le jour a tissée. » Ou encore, à propos des attaques multiples qu’elle subit, l’Eglise est comparée à un troupeau : « Les loups ravisseurs se multipliaient autour du troupeau, il fallait décourager leurs attaques. »

Henri Berr a écrit : « Si un livre qui a contribué à l’établissement de la vérité, se trouve être beau par surcroît, c’est une chance heureuse, et c’est une sorte de luxe. » Cette phrase pourrait parfaitement s’appliquer au livre de Paul Hazard.

 .HAZARD, Paul, La crise de la conscience européenne. 1715-1680, Paris, Boivin, 1935.