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Certaines violences dévoilent nos résistances à s'en remettre aux autres

19 Août 2015, 04:27am

Publié par Grégoire.

Certaines violences dévoilent nos résistances à s'en remettre aux autres

 

«Il faut que tu écrives ce que tu viens de vivre, tu viens de connaître une expérience unique dans une vie, fondatrice, écris, cela va te faire du bien, tu verras », m'a dit mon père quand je suis revenue du Népal.

Moi je n'avais pas envie d'écrire, j'avais envie de dormir. Dormir de soulagement, d'être sortie indemne de ce chaos. Sonnée de ne pas comprendre ce qui m'était arrivé et trop épuisée pour ressentir une réelle compassion pour les victimes du séisme.

Le soulagement a immédiatement laissé place aux questions. Comme le disait mon père, je pensais aussi avoir connu une expérience initiatique, mais je n'arrivais pas à déceler précisément pourquoi, et encore moins à savoir si je me trouvais dans un état d'esprit positif ou négatif, après ce choc.

Mal à l'aise. C'est sans doute le terme qui décrirait le mieux mon sentiment d'alors. Presque illégitime aussi, devant l'avalanche de SMS d'affection reçue, de témoignages d'amitié et d'inquiétude. Semblable dans mon ressenti à l'usurpateur arrachant sa victoire sans aucun panache.

Et plus les jours passaient, plus ces scrupules grandissaient. Me sentant presque extérieure à moi-même, je racontais la même histoire en boucle, soignant les détails de la catastrophe, rajoutant une dose d'héroïsme là où il n'y en avait en réalité aucun.

Se perdre dans une fausse version des faits. C'est la meilleure méthode qu'on ait jamais trouvée pour se voiler à soi-même la vérité.

Le fait est que oui, j'étais bouleversée, changée. Mais non pas de visions de cadavres ou de destructions, comme auraient pu le penser mes proches, mais desquelles dans ma grande chance j'avais été en réalité préservée. Non, plus que les cris et l'émotion de la terre qui tremble, j'étais chamboulée d'avoir été confrontée à Katmandou à mes propres limites et compris là-bas l'étendue de ma vulnérabilité.

C'est ce pénible constat, cette vision nette de moi-même et de mes plus grandes peurs que je ne peux plus oublier, qui m'amène à écrire aujourd'hui, près de deux mois après mon retour. Mon père avait donc encore une fois raison…

Alors voilà. Je ne prétends pas représenter beaucoup de monde et j'ai sans doute été largement préservée dans ma vie de certaines situations déstabilisantes, mais j'ai appris au Népal qu'un simple crachotement de la terre peut venir faire voler en éclats en un instant toute l'assurance que l'on prétend détenir, une manière d'être au monde aussi.

Plus encore, j'ai compris dans mon cas que l'angoisse ressentie tenait non pas tant au risque lié à ma sécurité mais bien davantage à l'éventualité d'une perte de contrôle de mon environnement. Et là, le bât blesse.

Rapidement après le séisme, la panique laisse place à l'attente. L'incertitude plane sur la marche à suivre, les prochaines étapes à franchir. Soudainement, aucune autre possibilité ne s'ouvre à nous que celle d'attendre.

Puis le manque de ressources, de nourriture, d'eau; rapidement aussi d'électricité, d'argent, devient préoccupant. Et plus que la pénurie en elle-même, la faim ou la soif, c'est tout simplement l'impossibilité de consommer, implacable recette pour tuer le temps, qui fait des nœuds au ventre.

Enfin, dans ces circonstances chaotiques, la dépendance à autrui devient immédiate. On dépend des autres pour l'accès à l'information, à l'assistance, au paquet de gâteaux qui s'échange de main en main… Soudainement tombent comme un château de cartes les barrières de la culture, de la langue, de la religion. Ne subsiste que notre essence commune, hommes et femmes vulnérables face aux aléas de la vie. Difficile pour nous d'accepter cette proximité si brutale avec nos pairs.

La violence de ce type de catastrophe tient en ce qu'elle dévoile nos résistances à s'en remettre aux autres, aux circonstances, à se laisser aller. Elle nous renvoie en boomerang à nos plus profondes contradictions. Nous qui dépensons notre énergie à vouloir contrôler notre temps, nos rencontres, nos vies, constatons combien nous nous sentons vides, désarmés dès lors que la situation nous « échappe ». Le fragile équilibre construit éclate en un instant, et il devient alors impossible de céder une nouvelle fois à nos illusions et de ne pas s'avouer la tragique vérité. Je suis passée à côté de l'essentiel.

Quand, assise sur la terre encore chaude, après une seconde forte réplique du séisme, je pleurais de panique, l'amie d'enfance avec qui je partageais ce voyage, essayant de m'apporter le réconfort qu'elle pouvait, m'a proposé: « Essayons ensemble de mettre des mots sur l'objet de tes peurs. Quand tu auras réussi à la définir, tu verras, cette peur aura disparu. » J'ai réfléchi quelques minutes et lui ai répondu: « Ce dont j'ai vraiment peur au fond, c'est que nous soyons séparées. » Et c'était si vrai. Peu m'importaient les épreuves à traverser si je savais qu'elle resterait à mes côtés: j'avais mis le doigt sur ma plus grande peur. J'en déduis qu'elle est indissociable de mon besoin le plus profond, dont le manque seul réussit à me faire trembler d'angoisse, celui d'être avec les gens que j'aime. Le besoin d'être avec, tout simplement d'échanger, de cultiver cette solidarité qui nous définit en tant qu'hommes et femmes. Je n'attendrai pas la prochaine catastrophe pour m'en souvenir, et tenterai de l'assouvir sans cesse, car c'est sans doute la seule chose que je retiendrai de mon passage ici.

Reste désormais à faire preuve de courage pour ne pas perdre ce sentiment d'urgence. Délicat équilibre de chaque instant, quand on sait la difficulté pour chacun à réussir à concilier ses idéaux avec les impératifs souvent absurdes de la routine quotidienne… Mais quel stimulant petit combat quotidien!

Faire preuve de courage surtout, pour passer à l'action, et que ces vœux ne restent pas que de vaines phrases posées sur un carnet. J'ai compris au Népal toute la stérilité de certains grands discours, de certains mots. Car la parole cède toujours sa place à l'action, et les pions changent alors de camp. Je pensais avant de partir être une personne altruiste, préoccupée par le sort de mes pairs. Quand le séisme est arrivé je n'avais qu'une seule idée en tête: partir et sauver ma peau. Pire encore, puisque je ne me suis jamais sentie réellement en danger de mort. Il s'agissait plutôt pour moi de ne pas perdre la face. Et de s'interroger… Qu'aurais-je fait si j'avais vraiment craint pour ma vie? Vers quels extrêmes aurais-je pu aller?

L'amie chère qui m'accompagnait s'est quant à elle sérieusement posé la question de rester, de donner un coup de main puisque d'autres, plus sinistrés que nous, allaient sans doute avoir besoin d'aide. Je sais sans l'ombre d'un doute qu'elle l'aurait fait si elle n'avait pas craint que je flanche. Pénible constat qui mesure l'abîme entre les valeurs prônées si facilement, paroles lancées sans cesse, et les actes, véritables preuves de résistance.

Alors, écrivons, parlons, indignons-nous, mais efforçons-nous avant tout d'agir: ici surtout, au Népal et ailleurs.

 

Charlotte Dupont, témoignage La Croix