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Avec moi c’est l’absolu ou rien.

17 Août 2015, 04:20am

Publié par Grégoire.

Avec moi c’est l’absolu ou rien.

 

J’abandonne ici cette feuille à demi-noircie. Les mots peuvent attendre, les mots pour dire ce qui manque. Ils sont depuis toujours là, ils sont partout, dans les humeurs du vent sur les feuilles d’un marronnier, dans les plis d’une robe de coton, au fond du coffre à jouet, sous les poupées et les chiffons, ils sont partout les mots de cette lettre, écrits bien avant le temps proprement dit de l’écriture. Les mots ni Dieu ni la consommation des siècles ne pèsent rien devant l’impatience de l’enfant, devant sa miraculeuse aptitude à vivre dans le premier matin du monde, dans la dépense insensée des lumières et de soi, dans la splendeur de cette perte, de cette abondance. Il y a quelque chose de plus fort que l’écriture. Comme une mort dissoute, reniée, à chaque seconde bannie. La mort lente des besoins et des sagesses. On peut vivre ainsi, sans compter, dans la compagnie d’un arbre, dans la brillance d’un flocon de neige, dans la négligence du lendemain, on apprend cela, dans le jeu, dans l’enfance, dans la discrète blessure de l’éternel.

Cette chose en regard de laquelle l’écriture est un moindre bien, un désespoir mêlé, déchu. L’enfant, je la vois, c’est elle et puis c’est l’enfance. Elle a cinq ans. Elle est au bord de l’écriture. D’ici un an, elle saura lire, écrire. Elle entrera dans le temps irréversible des raisons, des justifications. Elle devra apprendre tous les noms des pays, des végétaux, des rois, d’insectes, de montagnes, les kilogrammes, les quintaux, les milliards de tout et de n’importe quoi, elle devra passer par toute l’histoire qui la précède et qui n’est rien, des grandes plaines parcourues par des bêtes suffoquant sous leur propre poids, jusqu’aux déserts illuminés des usines, jusqu’au dernières morales en cours. Je la regarde, la petite fille penchée sur un brin de lumière. Sur un papier d’emballage, elle dessine une maison, un chemin. Appliquée, dans la légère souffrance de l’oubli de mourir, elle dessine. Je la regarde au bord de l’écriture. Tout ce qui lui faudra apprendre, toute la pierre noire de l’intelligence du monde, la somme étouffante des pensées, des écrits et des meurtres, la longue histoire de l’ignorance incurable du monde, tout cela est devant elle, sans poids, sans forme, sans guère plus de consistance que l’ombre pâle sur le papier, peu à peu recouverte de couleur vive. Je la regarde celle qui dessine. C’est une enfant, n’importe quel enfant, et c’est bien elle, elle seule. Elle s’appelle Hélène, ce qui veut dire « éclat du soleil ». C’est une de ces filles que vous appeliez dans vos cahiers de folie, dans vos cahiers de misères.  Comme vos filles inventées, elle joue, au bord de l’écriture, au sommet des falaises éternelles, elle danse, elle tombe et se relève en riant. Soustraite au monde, retirée d’elle-même comme de tout, elle joue, elle écoute le chant des langues dans la caverne battante du cœur.  C’est une folle, c’est une sorcière, c’est la première venue, c’est un très grand écrivain de cinq ans, au bord de l’écriture. Comme vous, elle dit le vrai, elle dit l’impossible. Comme vous, sans phrase, elle dit : Avec moi c’est l’absolu ou rien.

 

Christian  Bobin, L’homme du désastre