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Un cœur pur sous les rails de la vie

4 Juillet 2015, 05:16am

Publié par Grégoire.

Un cœur pur sous les rails de la vie
Un cœur pur sous les rails de la vie

Je ne veux qu'un lecteur pour mes poèmes :

Celui qui me connaît - celui qui m'aime -

Et, comme moi dans le vide voguant,

Voit l'avenir inscrit dans le présent.

Car lui seul a pu, toute patience,

Donner une forme humaine au silence.

car en lui seul on peut voir comme en moi

S'attarder tigre et gazelle à la fois.

 

 

« Aimez-moi, aimez-moi » semble encore hurler cet éternel orphelin au monde, qui ne s'aimait guère. Un de ses recueils s'intitule « Je n’ai ni père, ni mère ».

Seul peut devenir un homme, celui

qui est orphelin de cœur et de corps,

qui sait que la vie déposée en lui

est un simple supplément à la mort.

 

L'Unesco a décrété 2005 comme « l'année mondiale d'Attila József » à l’occasion du centenaire de sa naissance. Qu'en reste-t-il après quelques vaguelettes médiatiques ? Le grand oubli l'a encore recouvert. Et pourtant on ne peut comprendre la poésie européenne sans avoir lu et relu Attila József.

Un livre « somme » chez Phébus donnant à lire l'œuvre poétique et quelques articles épars pour le saluer, voilà tout. Mais pas d'autres remous dans l'océan dompté des lettres, avec ses rochers poreux qui affleurent et ses fausses vagues. Attila József est encore un territoire ignoré en France, plus vaste que toutes les vastes plaines de Hongrie. Là il respire encore et le 11 avril (la date d’anniversaire d’Attila József) est la Fête de la Poésie en Hongrie. Le 11 avril 2005 fut un moment intense de veillées, de célébrations, de récitations sans trêve dans toute la Hongrie.

 

Pour ce « pays froid de la solitude » dont parle l'écrivain Peter Esterhazy, et qui vécu sous le couvercle noir de l'oppression, d'abord ottomane pendant 150 ans, puis celle de la dictature communiste à partir de 1949, avec cette flambée insensée d'espoir de 1956 et ensuite de féroce répression, il fallait des héros. Ce ne pouvait être Bartok, esprit trop pur et indépendant, ce ne pouvait être Imre Kertész car juif, ce sera donc Attila József honteusement récupéré et décrété poète national. Affolé par la vie aux dents coupantes, par la solitude aveuglante des jours, Attila József, fragile et lucide jusqu'à la blessure, ne pouvait trouver le repos que dans la grange ouverte des mots et de son idéal de faire « œuvre de vie ». Son refuge contre le soir qui va tomber, contre les idéaux qui sentent déjà la rouille et le mensonge, avant même que de se réaliser, son auberge devait être le territoire de la langue, de sa langue.

 

Un dicton, sans doute inventé, dit que pour les Hongrois « le bonheur du monde se trouve sur le dos de leurs chevaux ». Celui d'Attila se trouva sur le dos des mots, qu'il faisait galoper et hennir, se cabrer et fendre le vent.

 

Il choisira pourtant la mort en 1937, prenant un soin méticuleux, lui le grand négligent, à bien se placer pour ne pas échapper à la locomotive, belle mort au galop dans toutes ces mornes plaines. L'impossible toujours le tourmentait, le possible du sang jeté sur toutes les voies tranchera son impossible consolation. Ses quatre cents poèmes cheminent plus loin que lui, parlant jusqu'à la chair de l'intime de sa vie et de sa foi en l'humanité.

Il aura écrit l'étrange supplique d'un homme couché sur les rails :

 

M'entends-tu ? Me voici

Abandonné gisant ainsi

J'étais le Christ : je suis à terre

je meurs narcisse solitaire

 

Voici le train

il vient de loin.

Tout à coup semble éclore,

en un plus bel éclat que celui de l'aurore

l'instant festif, fringant comme un beau destrier

Œil rouge inscrit pour moi dans le calendrier

Ni vapeur ni brume ne le nourrit, mais l'amertume...(vers 1925?) (traduction Georges Kassai édition Phébus)

 

La poésie d'Attila József est inondée de musiques, il attache un sens profond à transmettre dans sa langue des sonorités qui convergent vers l'obsession de la rime ; ses vers sont des battements d'eau qui se joignent en convergence sonore des mots. Il est difficile de rendre toutes ses assonances qui en hongrois semblent une douce marée qui engloutit le temps. Une musique de György Ligeti sur les Fragments d’Attila József, Töredekek, pour soprano solo (1981-82) lui rend justice. Vouloir rendre par des rimes en langue française sa musique n'est pas pourtant satisfaisant, il a glissé ailleurs. Ondoyant et profond comme la musique de Bartok qui tant l'aimait, il est un oiseau de feu qui ne se laisse pas accrocher au mur de la traduction.

Il se voulait le plus proche possible des réalités quotidiennes, il ne fut vraiment proche que de son malheur intime.

 

Trajectoires d’un météore

 

Troisième enfant d'un ouvrier savonnier Aron József et de Borbála Põcze, ancienne domestique, Attila József naît dans une famille pauvre le 11 avril 1905. Sa mère est sans le sou lorsque son père quitte sa famille et s’expatrie en Roumanie, ne pouvant pas aller aux États-Unis. Attila est confié à des parents adoptifs puis revient vivre dans l'indigence auprès de sa mère. À l'âge de onze ans, le jeune garçon commence à écrire des poèmes. Après la mort de sa mère à noël 1919, d'un cancer, il devient mousse à bord d'un chaland sur le Danube, puis suit des cours dans un lycée d'une petite ville du Sud de la Hongrie, Makó. Le « Mendiant de la beauté », son premier recueil de poèmes, paraît en 1922. En janvier 1924 « Le Christ révolté » lui vaut un procès, le premier d'une longue série, pour blasphème à 19 ans !

Jozsef

Il rejoint la Faculté des Lettres de l’université de Szeged et se spécialise dans le hongrois, le français et la philosophie. Son poème célèbre « Cœur Pur » est de cette époque. Il s'installe à Vienne à l'automne 1925 et s'inscrit à l'université en faisant des petits boulots ( crieur de journaux, marchand de limonade dans les cinémas, garçon de café à la célèbre brasserie Emke,...) tout en découvrant Hegel et Marx. C'est là qu'il rencontre des exilés hongrois ( Georg Lukács) et fait son éducation sociale à leur contact. En automne 1926 il part à Paris et s'inscrit à la Sorbonne jusqu'en 1927. Il y découvre Villon et les surréalistes.

 

Il se cherche politiquement et flirte un temps avec l' Union Anarchiste Communiste. Toujours aussi pauvre il doit ses études à l'Université de Budapest. C'est alors que sa légende de voyou et de barbare s'installe, il traduit en effet François Villon et s'identifie à lui. Son premier et grand amour, Márta Vágó se brise sur la séparation. Il sombre alors dans les bras de la dépression nerveuse, qui plus jamais ne cesseront de l'enlacer. Il comprend que sa vie ne se fera pas dans le quotidien visqueux de la vie et décide de quitter son emploi dans l'export pour se consacrer à sa seule passion, l'écriture. Il devient orphelin du monde, mais enfin lui-même (recueil « Je n'ai ni père, ni mère » en 1929). Sale gosse il restera, plutôt gamin timide ne sachant pas aimer. Son esprit anarchiste et libertaire proclamait Ni Dieu, ni Maître, et pourtant la beauté de l'être humain, sa fragilité seront ses adorations. Pour les célébrer il aura fait de sa langue une arme.

 

Je n'ai ni père, ni mère, ni Dieu, ni patrie, ni berceau, ni linceul, ni baisers, ni amour. je n'ai pas mangé depuis plus de trois jours, même pas une miette. Mes vingt ans sont un pouvoir, ils sont à vendre! si personne ne les veut, le diable devra les acheter. Je m’interromprai avec un cœur pur ; s'il le faut, je tuerai quelqu'un. Je devrai être arrêté et pendu et enterré dans une terre sacrée, et l'herbe qui apporte la mort poussera par-dessus mon cœur magnifiquement juste.

 

Jozsef

Sa vie sauvage, rimbaldienne commence alors. Il est le grand insurgé, le blasphémateur, mais aussi le poète de la misère humaine. Il se veut indépendant de toutes chaînes, sa pensée roule hors de tous les chemins. Il veut cracher son suicide à la face blême du monde qui ne l'a pas compris.

 

Dans la clandestinité, il devient membre du parti Communiste hongrois en 1928, mais il ne s'implique vraiment qu'en 1930. Sa rencontre avec Judit Szántó, militante communiste, le stabilise pendant cinq ans.

Ses recueils deviennent des machines de guerre politiques (Abats les chênes, mais sans murmure). Il est de nouveau inculpé pour atteinte à la pudeur à cause de la traduction, publiée dans le recueil, de la « Ballade de la grosse Margot » de Villon, mais en fait il est persécuté surtout pour son combat politique (il proteste en 1932 contre l’exécution de deux dirigeants du parti Communiste). Souffrant de dépression, de paranoïa aussi, il fait plusieurs séjours dans des sanatoriums. L'ombre noire des fascismes commence à se poser sur la Hongrie (Gömbös Gyula devient président du Conseil des Ministres et se rapproche de Hitler). Attila commence à ne plus croire au combat du Parti Communiste qui ne saurait admettre un tel poète qui ne se plie pas au moule du réalisme soviétique. Le recueil « Nuit des faubourgs » marque le fossé immense de l'incompréhension de « ses amis communistes ». Il sera exclu en 1933 par les staliniens du Parti Communiste pour « opinions fascistes »car il prônait un front commun avec les sociaux-démocrates. Il sera aussi exclu du Congrès des écrivains soviétiques à Moscou.

Jozsef

 

Il préfère écrire sa vie, ses odes à l'amour, et se retire en 1934 en province, auprès de sa sœur cadette. Il ne militera plus et découvre l'œuvre de Freud qui le fascine. Il choisit Freud à la place de Lénine ! Lui-même suivait des analyses et sa vaine tentative de marier freudisme et marxisme, le laissera amer.

 

Regarde, là à l'intérieur de ta souffrance

Hors de là, sûrement est l'explication. (1934)

 

En mars 1934 il collabore à des revues de gauche, il largue ses amarres amoureuses, et surtout rencontre un de ses plus fervents admirateurs en 1936, Béla Bartók qui le connaissait grâce à son ami librettiste, le marxiste Béla Balázs. En décembre il publie son dernier recueil « Cela fait très mal ». La maladie de l'âme et du corps prend alors possession de lui.

 

Mes yeux sautent hors de ma tête. Si je deviens fou, s'il vous plaît ne me frappez pas. Juste tenez-moi à terre dans vos mains puissantes.

 

Il tente de se soigner en clinique pendant l'été. Quelques lueurs encore lui font rendre hommage à Thomas Mann " Vous le savez bien, jamais ne ment un poète ; le réel n'est pas suffisant, car il travestit ; Dites nous la vérité qui puisse remplir de lumière la pensée. Car sans chacun de nous, tout est nuit."

 

Il va surtout écrire son poème le plus célèbre Ma Patrie. La traduction de Guillevic le fera un peu connaître en France. Alarmées par son état, ses sœurs le prennent avec elles à Balatonszárszó, en novembre, espérant l'apaisement de la nature.

 

Le 3 décembre 1937 dans la soirée, à l'âge de trente-deux ans, Attila József se couche sous un train de marchandises en ayant méticuleusement préparé son suicide en se mettant contre les roues d'un wagon prêt à démarrer pour être sûr de ne pas se manquer. Pour seuls témoins il y eut le fou du village de Balatonszárszó, un représentant de commerce, et un conducteur.

Sur la table de sa chambre, ouvert, un livre de poèmes de Victor Hugo.

 « Nous l’avons laissé s’effondrer devant nos yeux » écrit Arthur Koestler quelques jours après.

Son poème Cœur pur nous disait déjà toute sa trajectoire.

 

Une poésie inondée de musique et de désespoir

 

Dessus la branche du néant,

mon cœur grêle tremble en silence,

et les doux astres le voyant,

les doux astres vers lui s'avancent.(Sans espoir)

 

On retient maintenant de lui sa précocité poétique digne de Rimbaud, mais lui, à la maturité, ne vendra pas des armes, mais son âme. Il passe ainsi improbable comète, les poings dans les poches, et plein de chevaux blancs qui cascadent dans sa tête. Il ne craignait point l'oubli, qui le lui rendit bien. Il était un révolté, un cœur pur qui saigne, et la gloire il s'en fichait.

Chevalier de l'apocalypse contre l'injustice et le monde cruel et indifférent, il entretiendra une relation complexe avec la vie. Amoureux passionné, militant de l'utopie, il ne pouvait pourtant pas s'en accommoder et sa première tentative de suicide il la fait à 9 ans ! Feu brûlant, il se consume et consume autour de lui.

Maudit, il se croit, maudit il se fait. Ses tentatives de suicide se succèdent pitoyablement, échecs parmi d'autres échecs. Sa fascination pour sentir le train le disloquer, le poursuivra toujours jusqu'à sa réalisation finale et théâtrale.

 

Jozsef

La poésie d'Attila József appartient à une tradition poétique hongroise qui nous est fort inconnue. Sachons qu'elle célèbre la nature et l'homme et que le lyrisme l'imbibe. Qu'elle est porteuse de rythme et de musique.

L'influence du poète Endre Ady et de Dezsô Kosztolányi (1885–1936), fut forte sur lui. Ce qu'apporte d'original Attila est cette torsion du lyrisme qu'il précipite dans la tourmente de l'être, cette distorsion de l'âme. Effroi et foi, espérance et noir désespoir s'enchevêtrent chez lui. Il se jette dans la vie comme dans un combat perdu d’avance, mais qu'il mène au bout. Il a en lui cette mission prométhéenne de dire la beauté du monde et de sa contemplation.

Célébration ardente, combat cruel, Attila aura vécu sur ces deux versants, marchant de plus sur le fil de rasoir de sa folie.

 

De ses gouffres amers et intimes il tente de secourir tous les déshérités de la terre. Il était présent au monde, ardemment. Il est profondément solidaire. Sa célébration de la classe ouvrière est aussi une ode d'amour pour sa mère, pauvre blanchisseuse des quotidiens des jours. Dans un poème autobiographique qu'il se dédie, il écrit : « Crois-moi, je t'aime vraiment. Cela, je l'ai hérité de ma mère ».

Son amour pour sa mère est aussi une clé pour pénétrer dans ses textes. Mère et humanité laborieuse, mère et patrie, mère et amour, tout cela irrigue sa poésie. Cette mélancolie qui se fraie un chemin en nous comme les méandres du Danube ne doit pas faire oublier sa modernité.

La place de l'homme dans le siècle nouveau était une de ses grandes interrogations. Cette harmonie du monde qu'il contemplait, était sa foi panthéiste. Lui la crécelle bariolée, il a repeint le monde. Sa poésie porte autant d'images que le Danube en crue.

 

Sa poésie gueule, interpelle, secoue. Elle déchire les habitudes et nous plonge dans la modernité. Lire la poésie d'Attila c'est lire le livre de sa vie, pas à pas, des brisures aux espoirs fous. Il écrit très peu en vers libres, car il est tout entier dans les vers rythmés et rimés.

 

Aura-t-il été vraiment un homme engagé dans les combats de son siècle ? Je ne le crois pas, il passait en flânant, sincère mais déjà ailleurs. Il était une sorte de dandy en loques des utopies, de l'amour, de la psychanalyse. Il était un papillon de l'infini. Il avait dû se faire un serment intérieur de mourir le plus jeune possible, et tous les adjuvants de la vie, sexe, nature, nobles causes, ne le détourneront pas de sa promesse initiale. Comme un héros de Kleist ou une incarnation de Hölderlin, il traverse la vie en rêvant. On a voulu le récupérer, l'embrigader, le momifier, après sa mort. Lui le sauvage, « le veuf, l'inconsolé » marqué au sceau de la mélancolie. Sa poésie brasse les thèmes de la pauvreté, de la souffrance, de la sauvagerie, mais aussi de l'amour et de l'espoir, de l'humanité à sauver aussi.

Il disait de lui qu'il était assis sur la « branche du néant ».

Seul l'impossible est à sa portée.

 

Ses derniers vers furent ceux-ci:

Souvenez-vous de moi, vous aussi, et pas seulement en vous moquant

de moi qui ai vécu parmi vous et que jadis vous aimiez.

 

Attila József est à tout jamais irrécupérable, un désastre obscur chu d'une étoile étrangère. Un très grand poète qu'il nous faut lire et relire pour saisir la complexité de l'univers. François Fejtõ a le mieux défini la poésie de son meilleur ami: « la poésie d’Attila József est cosmique. »

 

Sois libre pour manger, boire, faire l'amour et dormir!

Confronte-toi avec l'univers!

Jamais je ne plierai mon tourment intérieur à ramper

et servir le fondement des pouvoirs briseurs d'os.

Ars Poética 1934