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Une mère est belle, toujours...

1 Juin 2015, 05:55am

Publié par Grégoire.

Une mère est belle, toujours...

Elle est belle. Non, elle est plus que belle. Elle est la vie même dans son plus tendre éclat d'aurore. Vous ne la connaissez pas, vous n'avez jamais vu aucun de ses portraits, mais l'évidence est là, l'évidence de sa beauté, la lumière sur ses épaules quand elle se penche sur le berceau, quand elle va écouter le souffle du petit François d'Assise, qui ne s'appelle pas encore François, qui n'est qu'un peu de chair rose et fripée, qu'un petit d'homme plus démuni qu'un chaton ou un arbrisseau.

 

Elle est belle en raison de cet amour dont elle se dépouille pour en revêtir la nudité de l'enfant. Elle est belle en mesure de cette fatigue qu'elle enjambe à chaque fois pour aller dans la chambre de l'enfant. Toutes les mères ont cette beauté. Toutes ont cette justesse, cette vérité, cette sainteté. Toutes les mères ont cette grâce à rendre jaloux Dieu même- le Solitaire, dessous son arbre d'éternité. Oui, vous ne pouvez l'imaginer autrement que revêtue de cette robe de son amour . La beauté des mères dépasse infiniment la gloire de la nature. Une beauté inimaginable, la seule que vous puissiez imaginer pour cette femme attentive aux remuements de l'enfant.

 

La beauté, le Christ n'en parle jamais.Il ne fréquente qu'elle, dans son vrai nom: l'amour. La beauté vient de l'amour comme le jour vient du soleil, comme le soleil vient de Dieu, comme Dieu vient d'une femme épuisée par ses couches. Les pères vont à la guerre, vont au bureau , signer des contrats. Les pères ont la société en charge. C'est leur affaire, leur grande affaire. Un père, c'est quelqu'un qui représente autre chose que lui-même face à son enfant, et qui croit à ce qu'il représente: la loi, la raison, l'expérience. La société. Une mère ne représente rien en face de son enfant. Elle n'est pas en face de lui mais autour, dedans, dehors, partout. Elle tient l'enfant levé au bout des bras et elle le présente à la vie éternelle. Les mères ont Dieu en charge. C'est leur passion, leur unique occupation, leur perte et leur sacre à la fois. Être père, c'est jouer son rôle de père. Être mère, c'est un mystère absolu, un mystère qui ne compose avec rien, une tâche impossible et pourtant remplie, même par les mauvaises mères  Même les mauvaises mères sont dans cette proximité de l'absolu, dans cette familiarité de Dieu que les pères ne connaîtront jamais, égarés qu'ils sont dans le désir de bien remplir leur place, de bien tenir leur rang. Les mères n'ont pas de rang, pas de place. Elles naissent en même temps que leurs enfants. Elles n'ont pas comme les pères une avance sur l'enfant-l'avance d'une expérience, d'une comédie mainte fois jouée dans la société.

Les mères grandissent dans la vie en même temps que leur enfant, et comme l'enfant est dès sa naissance l'égal de Dieu, les mères sont d’emblée au saint  des saints, comblées de tout, ignorantes de tout ce qui les comble. Et si tout beauté pure procède de l'amour, d'où vient l'amour, de quelle matière est sa matière, de quelle nature sa sur-nature? La beauté vient de l'amour. L'amour vient de l'attention. L'attention simple aux simples, l'attention humble aux humbles, l'attention vive à toute vie,et déjà à celle du petit chiot dans son berceau, incapable de se nourrir, incapable de tout, sauf des larmes. Premier savoir du nouveau-né, unique possession de prince à son berceau: le don des plaintes, la réclamation de l'amour éloigné, les hurlements à la vie trop lointaine- et c'est la mère qui se lève et répond, et c'est Dieu qui s'éveille  et arrive, à chaque fois répondant, à chaque fois attentif, par delà sa fatigue. Fatigue des premiers jours du monde, fatigue des premières années d'enfance. De là vient tout, hors de là rien.

Il n'y a pas de plus grande sainteté que celle des mères épuisées par les couches à laver, la bouillie à réchauffer, le bain à donner. Les hommes tiennent le monde. Les mères tiennent l’éternel qui tient le monde et les hommes. La sainteté future du petit François d'Assise, pour l'instant barbouillé de lait et de larmes, ne tiendra sa vraie grandeur que de cette imitation du trésor maternel- généralisant aux arbres, aux bêtes et à tout le vivant ce que les mères ont depuis toujours inventé pour le profit d'un nouveau né. D'ailleurs il n'y a pas de saints. Il n'y a que de la sainteté. La sainteté, c'est la joie. Elle est le fond de tout. La maternité est ce qui soutient le fond de tout. La maternité est la fatigue surmontée, la mort avalée sans laquelle aucune joie ne viendrait. Dire de quelqu'un qu'il est saint, c'est simplement dire qu'il s'est révélé, par sa vie, un merveilleux conducteur de joie - comme on dit d'un métal qu'il est bon conducteur  quand il laisse passer la chaleur sans perte ou presque, comme on dit d'une mère qu'elle est une bonne mère quand elle laisse la fatigue la dévorer, sans reste ou presque... 

 

Christian BOBIN, le Très bas.