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Van Gogh le suicidé de la société

25 Mai 2015, 08:40am

Publié par Grégoire.

Van Gogh le suicidé de la société

Une terrible sensibilité

 

Vincent van GoghPortrait de l'artiste© Courtesy National Gallery of Art, Washington

"Un fou Van Gogh ?
Que celui qui a su un jour regarder une face humaine regarde le portrait de Van Gogh par lui-même […].
Peinte par Van Gogh extra-lucide, cette figure de boucher roux, qui nous inspecte et nous épie, qui nous scrute d'un oeil torve aussi.
Je ne connais pas un seul psychiatre qui saurait scruter un visage d'homme avec une force aussi écrasante et en disséquer comme au tranchoir l'irréfragable psychologie".

 





 

 

Le drame éclairé

Vincent van GoghLe fauteuil de Gauguin© Van Gogh Museum Amsterdam (Vincent van Gogh Foundation)

"Un bougeoir sur une chaise, un fauteuil de paille verte tressée,
un livre sur le fauteuil, 
et voilà le drame éclairé.
Qui va entrer ?
Sera-ce Gauguin ou un autre fantôme ?"

 

 

Le drame qui couvait entre Van Gogh et Gauguin est sensible dans ce portrait métaphorique de l'ami venu le rejoindre à Arles le 23 octobre 1888. C'est au cours d'une crise nocturne survenue un mois plus tard que, d'après Gauguin seul témoin du drame, Van Gogh le menaça avec un rasoir puis se trancha le lobe de l'oreille gauche qu'il offrit à une prostituée. "L'atmosphère entre nous était devenue électrique", reconnut plus tard celui-ci.

L'ombre violette qui envahit le fauteuil représentait pour Artaud la ligne de démarcation entre les deux personnalités que tout opposait.

 

 

Le drame qui couvait entre Van Gogh et Gauguin est sensible dans ce portrait métaphorique de l'ami venu le rejoindre à Arles le 23 octobre 1888. C'est au cours d'une crise nocturne survenue un mois plus tard que, d'après Gauguin seul témoin du drame, Van Gogh le menaça avec un rasoir puis se trancha le lobe de l'oreille gauche qu'il offrit à une prostituée. "L'atmosphère entre nous était devenue électrique", reconnut plus tard celui-ci.

L'ombre violette qui envahit le fauteuil représentait pour Artaud la ligne de démarcation entre les deux personnalités que tout opposait.

 

L'envoûteur

 

Tableau
Vincent van GoghLe docteur Paul Gachet© RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Gérard Blot

"Je pense pourtant plus que jamais que c'est au docteur Gachet, d'Auvers-sur-Oise, que Van Gogh a dû, ce jour-là, le jour où il s'est suicidé à Auvers-sur-Oise,
a dû, dis-je, de quitter la vie, -
car Van Gogh était une de ces natures d'une lucidité supérieure qui leur permet, en toutes constances, de voir plus loin, infiniment et dangereusement plus loin que le réel immédiat et apparent des faits".

 

 

Dans sa haine des médecins – des psychiatres en particulier – Artaud désigna le docteur Gachet (1828-1909) comme le principal responsable du suicide de Van Gogh. "L'envoûteur", dans un terrible besoin d'assouvir sa haine et sa jalousie du génie, l'aurait poussé à peindre jusqu'à épuisement.

Pendant les derniers mois de sa vie, Van Gogh considéra cependant Gachet comme un ami. Il trouvait son visage "doux et triste" si intéressant qu'il peignit son portrait à deux reprises.

Dans cette image moderne de la mélancolie, le caractère du modèle s'exprime davantage par la couleur que par la ressemblance.

 

De l'autre côté de la tombe

 

"Van Gogh a renoncé en peignant à raconter des histoires, mais le merveilleux est que ce peintre, qui n'est que peintre, […] fait venir devant nous, en avant de la toile fixe, l'énigme pure, la pure énigme de la fleur torturée, du paysage sabré, labouré et pressé de tous les côtés par son pinceau en ébriété.

[...]

 

Vincent van GoghArbres dans le jardin de l'hôpital Saint-Paul, Saint-Rémy-de-Provence© The Hammer Museum. Photo: Brian Forrest

Pourquoi les peintures de Van Gogh me donnent-elles ainsi l'impression d'être vues comme de l'autre côté de la tombe d'un monde où ses soleils en fin de compte auront été tout ce qui tourna et éclaira joyeusement ?
Car n'est-ce pas l'histoire entière de ce qu'on appela un jour l'âme qui vit et meurt dans ses paysages convulsionnaires et dans ses fleurs ?"

 

Le 8 mai 1889, Van Gogh quitta définitivement Arles pour s'installer à l'hospice Saint-Paul-de-Mausole à Saint-Rémy-de-Provence où il bénéficia d'un régime de semi-liberté jusqu'en mai 1890.

Lorsqu'il était trop faible pour peindre dans les alentours, le monastère roman qui abritait l'hôpital, et ses jardins lui servirent de motif. Ses vues de l'hôpital montrent une tension entre les lignes stables des bâtiments et l'aspect mouvementé de la végétation dans le parc.

 

 

 

Un convulsionnaire tranquille

 

Vincent van GoghAugustine Roulin© Collection Stedelijk Museum Amsterdam

"La peinture linéaire pure me rendait fou depuis longtemps lorsque j'ai rencontré Van Gogh qui peignait, non pas des lignes ou des formes, mais des choses de la nature inerte comme en pleines convulsions. [...]

 

Nul n'a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l'enfer.
Et j'aime mieux, pour sortir de l'enfer, les natures de ce convulsionnaire tranquille que les grouillantes compositions de Breughel le Vieux ou de Jérôme Bosch qui ne sont, en face de lui, que des artistes, là où Van Gogh n'est qu'un pauvre ignare appliqué à ne pas se tromper".

 

Il existe cinq versions du portrait d'Augustine Roulin, la femme du postier qui était l'ami de Vincent.

La première a été commencée peu avant la crise de folie du 23 décembre 1888 qui provoqua l'internement du peintre à Arles. Cette icône de la maternité – représentée sans enfant – tient à la main la cordelette d'un berceau placé hors-champ.

Derrière le personnage placide, les fleurs du papier peint tourbillonnent et semblent animées d'une vie autonome et inquiétante, comme un mauvais sort rôdant autour du bébé.

 

La couleur roturière

 

Vincent van GoghPaire de chaussures© Droits Réservés

"C'est ce qui me frappe le plus dans Van Gogh, le plus peintre de tous les peintres et qui, sans aller plus loin que ce qu'on appelle et qui est la peinture, sans sortir du tube, du pinceau, du cadrage du motif et de la toile pour recourir à l'anecdote, au récit, au drame, à l'action imagée, à la beauté intrinsèque du sujet ou de l'objet, est arrivé à passionner la nature et les objets de telle sorte que tel fabuleux conte d'Edgar Poe, d'Herman Melville, de Nathanaël Hawthorne, de Gérard de Nerval, d'Achim Arnim ou d'Hoffmann, n'en dit pas plus long sur le plan psychologique et dramatique que ses toiles de quatre sous,
ses toiles presque toutes, d'ailleurs, et comme par un fait exprès de médiocre dimension. […]
Car c'est bien cela tout Van Gogh, l'unique scrupule de la touche sourdement et pathétiquement appliquée. La couleur roturière des choses, mais si juste, si amoureusement juste qu'il n'y a pas de pierres précieuses qui puissent atteindre à sa rareté".

 

Artaud dessinateur

 

Antonin ArtaudAutoportrait© ADAGP, Paris © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat

Artaud commença à pratiquer le dessin dès 1919, l'année des premières prescriptions de laudanum pour calmer ses douleurs errantes et ses angoisses. A partir de 1922, il réalisa des projets de décors et de costumes en rapport avec ses activités théâtrales.

 

Ses liens avec les surréalistes favorisèrent chez lui l'expression spontanée de l'esprit à la main par l'intermédiaire d'un crayon traçant des graphies complexes sur le papier.

 

En 1945, le docteur Ferdière, directeur de l'hôpital psychiatrique de Rodez et adepte de l'art thérapie, l'encouragea à s'exprimer sur des feuilles de format raisin. Les grands dessins tracés en couleurs à Rodez et les autoportraits réalisés à Paris à partir de 1946 témoignent, du processus d'auto-engendrement mis en place par Artaud pour retrouver l'unité fondamentale du corps et de l'esprit éclatée par la violence de la maladie et des électrochocs. Leur style discontinu manifeste la puissance de cette insurrection recréatrice.

 

Souffles projetés hors du corps, chorégraphie de formes errantes, apparitions, lignes mécaniques, certaines feuilles ressemblent à des danses macabres, d'autres à des grimoires d'alchimistes ; toutes dégagent la puissance d'un rituel magique à défaut d'une narration linéaire.

"Je suis aussi comme le pauvre Van Gogh, je ne pense plus, mais je dirige chaque jour de plus près de formidables ébullitions internes […]".

Les dessins d'Artaud, où lignes, signes et écriture sont devenus inséparables, composent un précipité dont le sens dépasse l'image.

 

Qu'est-ce que dessiner ?

 

Vincent van GoghLa Terrasse du café la nuit© Image courtesy Dallas Museum of Art

"Comment y arrive-t-on ?", s'interroge Artaud avec Van Gogh en pensant à ses propres dessins mais aussi à ceux de Vincent tracés d'un trait discontinu, avec des points, des hachures, des crêtes d'encre brune, des traits enroulés sur eux même, des taches d'aquarelle, pour maîtriser la forme, l'air, l'espace, exprimer sans l'enfermer un instant de vie.

 

 

"C'est l'action de se frayer un passage à travers un mur de fer invisible, qui semble se trouver entre ce que l'on sent et ce que l'on peut. Comment traverser ce mur, car il ne sert de rien d'y frapper fort, on doit miner ce mur et le traverser à la lime, lentement et avec patience à mon sens" (lettre de Vincent à Theo van Gogh, La Haye, 22 octobre 1882, citée par Artaud dans Van Gogh le suicidé de la société © Editions Gallimard, 1974)

 

 

L'orageuse lumière

 

Vincent van GoghChamp de blé avec des bleuets© Fondation Beyeler, Riehen/Basel, Beyeler collection

"Organiste d'une tempête arrêtée et qui rit dans la nature limpide, pacifiée entre deux tourmentes, mais qui, comme Van Gogh lui-même, cette nature, montre bien qu'elle est prête à lever le pied.
On peut, après l'avoir vue, tourner le dos à n'importe quelle toile peinte, elle n'a rien à nous dire de plus. L'orageuse lumière de la peinture de Van Gogh commence ses récitations sombres à l'heure même où on a cessé de la voir.
Rien que peintre, Van Gogh, et pas plus, 
pas de philosophie, de mystique, de rite, de psychurgie ou de liturgie,
pas d'histoire, de littérature ou de poésie,
[...] mais [...] pour comprendre un orage en nature, 
un ciel orageux,
une plaine en nature,
on ne pourra plus ne pas revenir à Van Gogh".

 

Pendant l'été 1890, Van Gogh peignit de nombreux tableaux représentant des champs de blé dans la plaine d'Auvers-sur-Oise. "Ce sont d'immenses étendues de blés sous des ciels troublés et je ne me suis pas gêné pour chercher à exprimer de la tristesse, de la solitude extrême", écrivait-il à son frère le 10 juillet 1890, quelques jours seulement avant son suicide.

 

Le paysages de convulsions fortes

 

Vincent Van GoghRoute de campagne en Provence de nuit© Kröller-Müller Museum

"En face d'une humanité de singe lâche et de chien mouillé, la peinture de Van Gogh aura été celle d'un temps où il n'y eut pas d'âme, pas d'esprit, pas de conscience, pas de pensée, rien que des éléments premiers tour à tour enchaînés et déchaînés.
Paysages de convulsions fortes, de traumatismes forcenés, comme d'un corps que la fièvre travaille pour l'amener à l'exacte santé. […]
Méfiez-vous des beaux paysages de Van Gogh tourbillonnants et pacifiques,
convulsés et pacifiés.
C'est la santé entre deux reprises de la fièvre chaude qui va passer.
C'est la fièvre entre deux reprises d'une insurrection de bonne santé.
Un jour la peinture de Van Gogh armée et de fièvre et de bonne santé,
reviendra pour jeter en l'air la poussière d'un monde en cage que son coeur ne pouvait plus supporter".

Ce paysage nocturne des environs de Saint-Rémy est probablement le dernier peint par Van Gogh pendant son séjour en Provence.
Les motifs éclairés par un mince croissant de lune obscurci par l'ombre de la terre et par une étoile aussi brillante qu'un soleil vibrent comme sous l'effet de forces cosmiques, traduites par des touches de couleurs fragmentées et tournoyantes.

 

Antonin Artaud, Van Gogh le suicidé de la société© Editions Gallimard, 1974