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Tout ce qu'on peut faire, c'est de rester humblement disponible

10 Juin 2015, 05:59am

Publié par Grégoire.

Tout ce qu'on peut faire, c'est de rester humblement disponible

Hier, j'ai cru un moment ne plus pouvoir continuer à vivre, avoir besoin d'aide. J'avais perdu le sens de la vie et le sens de la souffrance, j'avais l'impression de "m'effondrer" sous un poids formidable, pourtant là encore j'ai continué à me battre, et tout à coup je me suis sentie capable d'avancer, plus forte qu'auparavant. J'ai essayé de regarder au fond des yeux la "Souffrance" de l'humanité, je me suis expliquée avec elle, ou plutôt : "quelque chose" en moi s'est expliqué avec elle, nombre d'interrogations désespérées ont reçu des réponses, la grande absurdité  a fait place à un peu d'ordre et de cohérence, et me voilà capable de continuer mon chemin. Une bataille de plus, brève mais violente, dont je suis sortie dotée d'un infime supplément de maturité.

Je dis que c'est moi qui me suis expliquée avec la "Souffrance de l'Humanité"(ces grands mots me font encore et toujours grincer des dents). Mais ce n'est pas tout à fait juste. Je me sens plutôt comme un petit champ de bataille où se vident les questions, ou du moins quelques-unes des questions, posées par notre époque. Tout ce qu'on peut faire, c'est de rester humblement disponible pour que l'époque fasse de vous un champ de bataille. Ces questions doivent trouver un champ clos où s'affronter, un lieu où s'apaiser, et nous, pauvres petits hommes, nous devons leur ouvrir notre espace intérieur et ne pas les fuir.

On ne doit pas se perdre continuellement dans les grandes questions, être un champ de bataille perpétuel il est bon de retrouver chaque fois ses étroites limites personnelles entre lesquelles on peut poursuivre consciemment et consciencieusement sa petite vie, sans cesse mûrie et approfondie par les expériences accumulées dans ces moments "dépersonnalisés" de contact avec l'humanité entière.

Avec toutes ses souffrances autour de soi, on en vient à avoir honte d’accorder tant importance à soi-même et à ses états d’âme. Mais il faut continuer à s’accorder de l’importance, rester son propre centre d’intérêt, tirer clair ses rapports avec tous les événements de ce monde, ne fermer les yeux devant rien, il faut « s’expliquer» avec cette époque terrible tâcher de trouver une réponse à toutes les questions de vie ou de mort qu’elle vous pose. Et peut-être trouvera-t-on une réponse à quelques-unes de ces questions, non seulement pour soi-même, mais pour d'autres aussi. Je n’y puis rien si je vis. J’ai le devoir d’ouvrir les yeux. Je ne dois pas non plus me fuir moi-même. Je me sens parfois comme un pieu fiché au bord d’une mer en furie, battu de tous côtés par les vagues. Mais je reste debout, j’affronte l’érosion des années. Je veux continuer à vivre pleinement.

Autrefois, j'esquivais sournoisement toute réponse à une lettre, j'attendais jusqu'à ce que l'occasion d'une réponse orale se présente. Derrière une telle attitude, il y a tant de négligence et de lâcheté, peut-être de la peur, celle de ne pas écrire une "belle" lettre, le refus de se livrer d'une quelconque manière. Et cela fait partie de la culture, de l'éducation, ou peu importe le nom qu'on veut lui donner, de ne pas laisser partir en fumée les mots qu'on nous adresse. Lorsque cela a un sens et lorsqu'on  en éprouve le besoin, il faut répondre au moindre appel. Aux questions qui viennent vers vous, on devrait répondre le mieux possible, en y apportant la réponse qui se trouve être mûre en vous à ce moment là. Je pense qu'il y a beaucoup  de questions sans réponse qui, impuissantes, restent en suspens dans l'atmosphère, allant d'une personne à l'autre, et si chacun, à sa manière et selon ses capacités, commençait à délivrer ces questions de leur quête et de leur impuissance, leur permettant d'obtenir une réponse, un refuge, il n'y aurait pas ce monde effrayant de questions sans abri.

Etty Hillesum
 

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