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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Soufi, mon amour...

9 Mai 2015, 06:07am

Publié par Grégoire.

Fille d’une diplomate turque, Elif Shafak est née à Strasbourg en 1971. Elle a passé son adolescence en Espagne avant de revenir en Turquie. Une oeuvre magnifique d'intelligence, imprégnée de la sagesse musulmane soufi.

Fille d’une diplomate turque, Elif Shafak est née à Strasbourg en 1971. Elle a passé son adolescence en Espagne avant de revenir en Turquie. Une oeuvre magnifique d'intelligence, imprégnée de la sagesse musulmane soufi.

Extraits:

" Si nous sommes la même personne avant et après avoir aimé, cela signifie que nous n'avons pas suffisamment aimé. 

Est, ouest, sud ou nord, il n'y a pas de différence. Peu importe votre destination, assurez-vous seulement de faire de chaque voyage un voyage intérieur. Si vous voyagez intérieurement, vous parcourrez le monde entier et au-delà. 

Si tu veux changer la manière dont les autres te traitent, tu dois d'abord changer la manière dont tu te traites. Tant que tu n'apprends pas à t'aimer, pleinement et sincèrement tu ne pourras jamais être aimée. Quand tu arriveras à ce stade, sois pourtant reconnaissante de chaque épine que les autres pourront jeter sur toi. C'est le signe que bientôt tu recevras une pluie de roses. 
Y a-t-il un moyen de comprendre ce que signifie l'amour sans d'abord devenir celui qui aime ?

En réfléchissant à ses problèmes en ce dernier jour de mai, Ella fit une chose qu'elle n'avait pas faite depuis très longtemps : elle pria. Elle demanda à Dieu, soit de lui fournir un amour qui absorberait tout son être, soit de la rendre assez forte et indifférente pour ne pas souffrir de l'absence d'amour dans sa vie (...) L'amour s'empara d'Ella aussi brusquement qu'une pierre soudain jetée dans le lac tranquille de sa vie.

C'est toujours la même chose. Quand on dit la vérité, on vous déteste. Plus vous parlez d'amour, plus on vous hait. 
Ce doit être un immense soulagement, et une échappatoire facile, de penser que le diable est toujours hors de nous. 

Tout l'univers est contenu dans un seul être humain : toi. Tout ce que tu vois autour de toi, y compris les choses que tu n'aimes guère, y compris les gens que tu méprises ou détestes, est présent en toi à divers degrés. (...) Si tu parviens à te connaitre totalement, si tu peux affronter honnêtement et durement à la fois tes côtés sombres et tes côtés lumineux, tu arriveras à une forme suprême de conscience. "

 

 

Critique:

Ella atteint la quarantaine lorsqu’un événement apparemment anodin va radicalement bouleverser le lac sans ride de sa vie. On peut dire de la vie d’Ella qu’elle est une véritable vitrine où l’on peut admirer la vie de la parfaite épouse et mère au foyer : Aisance matérielle, famille unie, stabilité conjugale, considération sociale, rien ne manque au tableau de l’existence d’Ella. Rien, si ce n’est ce qui donne à tout cela sens et valeur : l’amour. Car cette vie, Ella ne la vit pas, elle la regarde, elle aussi, de l’extérieur. Ce qui lui permettra de briser la vitre qui la tient à distance de sa vie lui advient par l’entremise d’une proposition de travail en tant que lectrice pour une agence littéraire de Boston. Son premier contrat consiste à fournir un rapport détaillé à propos d’un livre écrit par un romancier inconnu dont le sujet touche la figure historique du très grand poète persan Djelal Al-dîn Rûmi et de l’amour sans égal qui le lia à Shams de Tabriz. A la lecture de ce roman Ella apprendra l’amour, et mieux encore, le rencontrera « en chair et en os ». Mais cette métamorphose, cette naissance à l’amour, comme toute naissance digne de ce nom, ne doit-elle pas payer son tribut de douleur ?

Que l’amour métamorphose notre existence en faisant éclore, de la chrysalide que nous sommes, le papillon que nous avons à être, telle est la leçon que Elif Shafak, l’auteure de « Soufi, mon amour », veut nous faire partager à travers l’expérience de son héroïne Ella qui, au beau milieu de son chemin de vie, trouvera le moyen de recentrer son existence en ordonnant désormais la boussole de son cœur à l’orient magnétique de l’amour. « Rien de nouveau sous le soleil » nous dira-t-on ! La singularité de ce roman tient d’une part à sa construction, dans la mesure où l’histoire réelle ne nous apparaît que sous la figure du roman alors que ce qui est romancé nous est donné comme réel, par où l’on voit que l’amour brouille les frontières entre le rêve et la réalité en donnant à l’un le visage de l’autre, et d’autre part à son message fondamental, à savoir la redéfinition de l’amour dispensée par le soufisme.

On le sait depuis Platon, les livres n’ont pas de destinataire déterminé. Il arrive pourtant que des livres vous choisissent et que leurs lettres vous soient envoyées en plein cœur comme les flèches du carquois de Cupidon. C’est ce qui arriva à Ella, l’héroïne du roman de « Soufi, mon amour », qui, en lisant ce roman dans le roman que constitue « Doux blasphème », s’est sentie visée. Elif Shafak démontre ainsi que seul l’amour peut percer à la fois le tunnel de la fiction, de l’espace et du temps pour ressortir intact à l’autre bout de l’histoire où patiente notre âme. Notre existence, à l’instar de celle d’Ella, stationne jusqu’à ce que l’emporte le courant de l’amour. Car « l’amour est l’eau de la vie ».

Par delà l’astucieuse présentation du soufisme à travers les quarante règles de sagesse égrenées au fil du roman « doux blasphème », ce roman dans le roman, loin d’être un enfoncement dans les replis sans fin de la fiction, narre l’histoire réelle de l’amour de Djelal Al-dîn Rûmi pour Shams de Tabriz et montre à quel point l’amour, se jouant des époques et des codes, n’a ni âge ni raison. Mais pourquoi l’emboîtement d’un roman dans un roman ? Tout se passe comme si la présentation et la contemplation de l’amour requerrait le voile doublé de la fiction. Comme si, plus exactement, l’histoire authentique ne se révélait à nous, lecteurs réels, qu’après avoir traversé l’univers fantasmatique du récit romanesque. La raison de tout cela, est que l’amour est la plus grande force qui soit dans l’univers et, de même qu’il est nécessaire pour pouvoir contempler le soleil de ne le voir qu’indirectement à la faveur de son reflet dans l’eau, il convient, pour contempler l’amour, de l’admirer à la faveur de son reflet dans l’eau lustrale de la légende. Car l’amour c’est aussi le feu. Et si « l’amour est l’eau de la vie », « un être aimé est une âme de feu ». C’est pourquoi seul celui qui aime, c’est-à-dire qui ne se contente pas de contempler l’amour mais le vit, peut accomplir le miracle qui fait « différemment tourner l’univers » lorsque « le feu aime l’eau ». Elif Shafak signe là un très beau roman qui nous rappelle que l’amour exige un intermédiaire, un mortel, et que l’idéalisation de l’aimé, ce doux blasphème, est le signe de l’infinie bonté divine en même temps que de notre finitude.

Hervé Bonnet. L'express.