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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

L’humain est un visage en clairière, ouvert, fraternel, sensible...

23 Mai 2015, 05:36am

Publié par Grégoire.

L’humain est un visage en clairière, ouvert, fraternel, sensible...

 

Chère Julie Cadilhac,

Les questions que vous m’envoyez sont tombées sur mon crâne comme une grêle. J’ai d’abord pensé me mettre à l’abri sous un silence, puis je me suis dit qu’il était plus juste de vous écrire cette lettre inspirée par vos questions mais non captive d’elles.

Par où commencer. Par ceci peut-être : je ne sais pas pourquoi j’écris. Je sais juste que je ne peux faire autrement. Un premier mot lancé sur la page blanche – et c’est l’infini qui arrive à toute allure. J’ai une joie d’ogre à écrire. Le langage est un verre de cristal. J’aime le son qu’il rend lorsque je le heurte du bruit des doigts. Les mots sont la vibration heureuse du silence. Ecrire rafraîchit les atomes de l’air, ouvre le cœur comme au matin de Pâques. Pardonnez-moi de ne parler que par images. Je suis incapable de répondre raisonnablement à des questions sur cette manière d’écrire. Je ne peux pas, comprenez-le aller plus loin que la phrase imprimée : la commenter serait l’étouffer. Somme toute, je fais confiance au lecteur. Il en saura plus que moi, simplement en me lisant. Et peut-être découvrira-t-il aussi quelque chose de lui, dans le miroir du papier blanc.

Vous me dîtes que mon regard sur le monde est pessimiste. Je ne le crois pas. Le constat est simple et nous le faisons tous dans le secret de nos lassitudes : l’humain s’éloigne du monde à bas bruit. L’humain est comme une bête sauvage et douce, blessée par nos manières. Elle se tient de plus en plus à l’écart de nos terribles réjouissances – et elle a bien raison.

Ce que j’appelle l’humain est un visage en clairière, ouvert, fraternel, sensible. Ce visage est la seule preuve admissible de Dieu. Nos sociétés sont si possédées par le rien de l’argent et de la puissance, que le visage de l’humain – de Dieu aussi bien – baisse désormais les paupières. Une nuit monte de ces yeux baissés, qui ne veulent plus nous regarder. Est-ce du pessimisme que de parler ainsi ? Non, sûrement pas. Il n’y a qu’une seule chance de vivre, et c’est de regarder ce qui vient, en face. Ecrire est cet essai de voir ce qui existe, le terrible comme le doux. Parfois, quand on le regarde longtemps en silence, le terrible se met à fleurir. Les fleurs sont des propositions du néant. Oui, même le néant aspire à la lumière, au coloré et au clair.

Le bleu dont parle mon livre, est ce que je vois de plus réel dans le monde. Ce n’est pas une consolation. C’est la vérité maltraitée par nous : vivre est une splendeur. Les religions en parlent mal. Il faudrait revenir à la distinction du spirituel et du religieux. Elle est simple à exprimer : le spirituel c’est l’homme qui marche sur les eaux, sans même y penser. Le religieux c’est le même homme à qui on a coulé les deux pieds dans le béton.

Mais je reviens au monde : nos techniques ont supprimé le temps, en supprimant le temps, elles suppriment le cœur. Le cœur a besoin de de lenteur, de secret, d’attention, de patience – toutes matières qui sont aujourd’hui plus rares que l’or, et enfouies bien plus profondément. Les livres, certains livres, ressuscitent ce que le monde dans son inconscience allègre efface.

Les livres en papier et les lettres manuscrites ne sont pas du passé : ils sont l’avenir. Par eux la lumière concrète reviendra dans un monde que les écrans bleutés enténèbrent en douceur. Je ne sais qui lira cette lettre si vous la publiez. A cette personne sans visage connu – et pour que son visage s’éclaire, prenne forme et grâce, je recommanderai, la lecture des féeriques récits de Jean Grosjean. On peut dire de lui ce qu’il dit d’Abraham : sa science était de ne pas savoir.  Cette phrase n’est-elle pas une belle fin pour cette lettre ? Merci d’avoir eu la patience de me lire.

Amicalement, 

Christian Bobin