Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
QUE CHERCHEZ-VOUS ?

M'asseoir sur le pas d'une porte et regarder ce qui vient

16 Avril 2015, 06:01am

Publié par Grégoire.

M'asseoir sur le pas d'une porte et regarder ce qui vient

La solitude est une maladie dont on ne guérit qu'à condition de la laisser prendre ses aises et de ne surtout pas en chercher le remède nulle part. J'ai toujours craint ceux qui ne supportent pas d'être seuls et demandent au couple, au travail, à l'amitié voir, même au diable ce que ni le couple, ni le travail, ni l'amitié ni le diable ne peuvent donner: une protection contre soi-même, une assurance de ne jamais avoir affaire à la vérité solitaire de sa propre vie.

Ecrire... C'est affaire de silence plus que de musique. Mon vrai désir ce n'était pas d'écrire, c'était de me taire. M'asseoir sur le pas d'une porte et regarder ce qui vient, sans ajouter au grand bruissement du monde. Ce désir est un désir d'autiste. Entre le mot "autiste" et le mot "artiste", il n'y a qu'une lettre de différence, pas plus.

Ecrire c'est devenir anorexique. Ecrire c'est refuser les aliments proposés par le monde et rechercher, dans la maigreur affolante d'une phrase ou dans son développement boulimique, la vraie nourriture, celle qui fera grandir, et cette recherche par elle-même est déjà nourricière.

La connaissance que l'on a des écrivains ne vient pas que de leurs livres, elle sort aussi de ce qu'on voit sur leurs visages --- comme si le fait d'écrire la vie changeait leur vie entière, corps et âme, en un livre battu par les vents, donné à tous. Camus, sur les photographies c'est le séducteur même, celui qui se laisse charmer par tout --- les femmes, le soleil d'Alger, la gaieté enfantine du sport, la fumée des cigarettes, la passion volage des idées. J'aime son goût adolescent de la lumière. Je l'aime aussi pour le mépris qu'il suscite chez les universitaires. Ces gens-là sont les plus morts que je connaisse. Le mort en nous c'est le maître, celui qui sait. Le vif en nous c'est l'enfant, celui qui aime, qui joue à aimer.

Christian Bobin, L’épuisement.

Commenter cet article